Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre XII

12 novembre.

J’ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir de ce gamin me poursuit, me trotte par la tête, souvent. Parmi tant de figures, la sienne est une de celles qui me reviennent le plus à l’esprit. J’en ai parfois des regrets et parfois des colères. Il était tout de même joliment drôle et joliment vicieux, M. Xavier, avec sa figure chiffonnée, effrontée et toute blonde… Ah ! la petite canaille ! Vrai ! on peut dire de lui qu’il était de son époque…

Un jour, je fus engagée chez Mme de Tarves, rue de Varennes. Une chouette maison, un train élégant… et de beaux gages… Cent francs par mois, blanchie, et le vin, et tout… Le matin que j’arrivai, bien contente, dans ma place, Madame me fit entrer dans son cabinet de toilette… Un cabinet de toilette épatant, tendu de soie crème, et Madame une grande femme, extrêmement maquillée, trop blanche de peau, trop rouge de lèvres, trop blonde de cheveux, mais jolie encore, froufroutante… et une prestance, et un chic !… Pour ça, il n’y avait rien à dire…

Je possédais déjà un œil très sûr. Rien que de traverser rapidement un intérieur parisien, je savais en juger les habitudes, les mœurs, et, bien que les meubles mentent autant que les visages, il était rare que je me trompasse… Malgré l’apparence somptueuse et décente de celui-là, je sentis, tout de suite, la désorganisation d’existence, les liens rompus, l’intrigue, la hâte, la fièvre de vivre, la saleté intime et cachée… pas assez cachée, toutefois, pour que je n’en découvrisse point l’odeur… toujours la même !… Il y a aussi, dans les premiers regards échangés entre les domestiques nouveaux et les anciens, une espèce de signe maçonnique — spontané et involontaire le plus souvent — qui vous met aussitôt au courant de l’esprit général d’une maison. Comme dans toutes les autres professions, les domestiques sont très jaloux les uns des autres, et ils se défendent férocement contre les intrusions nouvelles… Moi aussi, qui suis pourtant si facile à vivre, j’ai subi ces jalousies et ces haines, surtout de la part des femmes que ma gentillesse enrageait… Mais pour la raison contraire, les hommes — il faut que je leur rende cette justice — m’ont toujours bien accueillie…

Dans le regard du valet de chambre qui m’avait ouvert la porte chez Mme de Tarves, j’avais lu nettement ceci : « C’est une drôle de boîte… des hauts et des bas… on n’y a guère de sécurité… mais on y rigole tout de même… Tu peux entrer, ma petite. » En pénétrant dans le cabinet de toilette, j’étais donc préparée — dans la mesure de ces impressions vagues et sommaires — à quelque chose de particulier… Mais, je dois en convenir, rien ne m’indiquait ce qui m’attendait réellement, là-dedans.

Madame écrivait des lettres, assise devant un bijou de petit bureau… Une grande peau d’astrakan blanc servait de tapis à la pièce. Sur les murs de soie crème, je fus frappée de voir des gravures du xviiie siècle, plus que libertines, presque obscènes, non loin d’émaux très anciens figurant des scènes religieuses… Dans une vitrine, une quantité de bijoux anciens, d’ivoires, de tabatières à miniatures, de petits saxes galants, d’une fragilité délicieuse. Sur une table, des objets de toilette, très riches, or et argent… Un petit chien, havane clair, boule de poils soyeux et luisants, dormait sur la chaise longue, entre deux coussins de soie mauve.

Madame me dit :

— Célestine, n’est-ce pas ?… Ah ! je n’aime pas du tout ce nom… Je vous appellerai Mary, en anglais… Mary, vous vous souviendrez ?… Mary… oui… C’est plus convenable…

C’est dans l’ordre… Nous autres, nous n’avons même pas le droit d’avoir un nom à nous… parce qu’il y a, dans toutes les maisons, des filles, des cousines, des chiennes, des perruches qui portent le même nom que nous.

— Bien, Madame… répondis-je.

— Savez-vous l’anglais, Mary ?

— Non, Madame… Je l’ai déjà dit à Madame.

— Ah ! c’est vrai… Je le regrette… Tournez-vous un peu, Mary, que je vous voie…

Elle m’examina dans tous les sens, de face, de dos, de profil, murmurant de temps en temps :

— Allons… elle n’est pas mal… elle est assez bien…

Et brusquement :

— Dites-moi, Mary… êtes-vous bien faite… très bien faite ?

Cette question me surprit et me troubla. Je ne saisissais pas le lien qu’il y avait entre mon service dans la maison et la forme de mon corps. Mais, sans attendre ma réponse, Madame dit, se parlant à elle-même et promenant de la tête aux pieds, sur toute ma personne, son face-à-main.

— Oui, elle a l’air assez bien faite…

Ensuite, s’adressant directement à moi, avec un sourire satisfait :

— Voyez-vous, Mary, m’expliqua-t-elle, je n’aime avoir auprès de moi que des femmes bien faites… C’est plus convenable…

Je n’étais pas au bout de mes étonnements. Continuant de m’examiner minutieusement, elle s’écria tout à coup :

— Ah ! vos cheveux !… Je désire que vous vous coiffiez autrement… Vous n’êtes pas coiffée avec élégance… Vous avez de beaux cheveux… il faut les faire valoir… C’est très important, la chevelure… Tenez, comme ça… dans ce goût-là…

Elle m’ébouriffa un peu les cheveux sur le front, répétant :

— Dans ce goût-là… Elle est charmante… Regardez, Mary… vous êtes charmante… C’est plus convenable…

Et, pendant qu’elle me tapotait les cheveux, je me demandais si Madame n’était point un peu loufoque, ou si elle n’avait point des passions contre nature… Vrai ! Il ne m’eût plus manqué que cela.

Quand elle eut fini, contente de mes cheveux, elle m’interrogea :

— Est-ce là votre plus belle robe ?…

— Oui, Madame…

— Elle n’est pas bien, votre plus belle robe… Je vous en donnerai des miennes que vous arrangerez… Et vos dessous ?

Elle souleva ma jupe et la retroussa légèrement :

— Oui, je vois… fit-elle… Ce n’est pas ça du tout… Et votre linge… est-il convenable ?

Agacée par cette inspection violatrice, je répondis d’une voix sèche :

— Je ne sais pas ce que Madame veut dire par convenable…

— Montrez-moi votre linge… allez me chercher votre linge… Et marchez un peu… encore… revenez… retournez… Elle marche bien… elle a du chic…

Dès qu’elle vit mon linge, elle fit une grimace :

— Oh ! cette toile… ces bas… ces chemises… quelle horreur !… Et ce corset !… Je ne veux pas voir ça chez moi… Je ne veux pas que vous portiez ça chez moi… Tenez, Mary… aidez-moi…

Elle ouvrit une armoire de laque rose, tira un grand tiroir qui était plein de chiffons odorants, et dont elle vida le contenu, pêle-mêle, sur le tapis.

— Prenez ça, Mary… prenez tout ça… Vous verrez, il y a des points à refaire, des arrangements, de petits raccommodages… Vous les ferez… Prenez tout ça… il y a un peu de tout… il y a de quoi vous monter une jolie garde-robe, un trousseau convenable… Prenez tout ça…

Il y avait de tout, en effet… des corsets de soie, des bas de soie, des chemises de soie et de fine batiste, des amours de pantalons, de délicieuses gorgerettes… des jupons fanfreluchés… Une odeur forte, une odeur de peau d’Espagne, de frangipane, de femme soignée, une odeur d’amour enfin se levait de ces chiffons amoncelés dont les couleurs tendres, effacées ou violentes chatoyaient sur le tapis comme une corbeille de fleurs dans un jardin. Je n’en revenais pas… je demeurais toute bête, contente et gênée à la fois, devant ces tas d’étoffes roses, mauves, jaunes, rouges où restaient encore des bouts de ruban aux tons plus vifs, des morceaux de dentelles délicates… Et Madame remuait ces défroques toujours jolies, ces dessous à peine passés, me les montrait, me les choisissait, en me faisant des recommandations, en m’indiquant ses préférences.

— J’aime que les femmes qui me servent soient coquettes, élégantes… qu’elles sentent bon. Vous êtes brune… voici un jupon rouge qui vous ira à merveille… D’ailleurs, tout vous ira très bien… Prenez tout…

J’étais dans un état de stupéfaction profonde… Je ne savais que faire… je ne savais que dire. Machinalement, je répétais :

— Merci, Madame… Que Madame est bonne !… Merci, Madame…

Mais Madame ne laissait pas à mes réflexions le temps de se préciser… Elle parlait, parlait, tour à tour familière, impudique, maternelle, maquerelle, et si étrange !

— C’est comme la propreté, Mary… les soins du corps… les toilettes secrètes. Oh ! j’y tiens, par-dessus tout… Sur ce chapitre, je suis exigeante… exigeante… jusqu’à la manie.

Elle entra dans des détails intimes, insistant toujours sur ce mot « convenable », qui revenait sans cesse sur ses lèvres à propos de choses qui ne l’étaient guère… du moins, il me le semblait. Comme nous terminions le tri des chiffons, elle me dit :

— Une femme… n’importe quelle femme, doit être toujours bien tenue… Du reste, Mary, vous ferez comme je fais : c’est un point capital… Vous prendrez un bain, demain… je vous indiquerai…

Ensuite, Madame me montra sa chambre, ses armoires, ses penderies, la place de chaque chose, me mit au courant du service, avec des réflexions qui me paraissaient drôles et pas naturelles…

— Maintenant, dit-elle… Allons chez M. Xavier… vous ferez aussi le service de M. Xavier… C’est mon fils, Mary…

— Bien Madame…

La chambre de M. Xavier était située à l’autre bout du vaste appartement ; une coquette chambre, tendue de drap bleu relevé de passementeries jaunes. Aux murs, des gravures anglaises en couleur, représentant des sujets de chasse, de courses, des attelages, des châteaux. Un porte-cannes tenait le milieu d’un panneau, véritable panoplie de cannes avec un cor de chasse au milieu, flanqué de deux trompettes de mail entrecroisées… Sur la cheminée, entre beaucoup de bibelots, de boîtes de cigares, de pipes, une photographie de joli garçon, tout jeune, sans barbe encore, physionomie insolente de gommeux précoce, grâce douteuse de fille, et qui me plut.

— C’est M. Xavier… présenta Madame.

Je ne pus m’empêcher de m’écrier avec trop de chaleur, sans doute :

— Oh ! qu’il est beau garçon !

— Eh bien, eh bien, Mary ! fit Madame.

Je vis que mon exclamation ne l’avait pas fâchée… car elle avait souri.

— M. Xavier est comme tous les jeunes gens… me dit-elle. Il n’a pas beaucoup d’ordre… Il faudra que vous en ayez pour lui… et que sa chambre soit parfaitement tenue… Vous entrerez chez lui, tous les matins, à neuf heures… Vous lui porterez son thé… à neuf heures, vous entendez, Mary ?… Quelquefois M. Xavier rentre tard… Il vous recevra peut-être mal… mais, cela ne fait rien… Un jeune homme doit être réveillé à neuf heures.

Elle me montra où l’on mettait le linge de M. Xavier, ses cravates, ses chaussures, accompagnant chaque détail d’un :

— Mon fils est un peu vif… mais c’est un charmant enfant…

Ou bien :

— Savez-vous plier les pantalons ?… Oh ! M. Xavier tient à ses pantalons, par dessus tout.

Quant aux chapeaux, il fut convenu que je n’avais pas à m’en occuper et que c’était le valet de chambre à qui appartenait la gloire de leur donner le coup de fer quotidien.

Je trouvai extrêmement bizarre que, dans une maison où il y avait un valet de chambre, ce fût moi que Madame chargeât du service de M. Xavier.

— C’est rigolo… mais ce n’est peut-être pas très convenable… me dis-je, parodiant le mot que répétait constamment ma maîtresse, à propos de n’importe quoi.

Il est vrai que tout me paraissait bizarre dans cette bizarre maison.

Le soir, à l’office, j’appris bien des choses.

— Une boîte extraordinaire… me dit-on. Ça étonne d’abord, et puis on s’y fait. Des fois, il n’y a pas un sou, dans toute la maison. Alors Madame va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée, des gros mots plein la bouche. Monsieur, lui, ne quitte pas le téléphone… Il crie, menace, supplie, fait le diable dans l’appareil… Et les huissiers !… Souvent, il est arrivé que le maître d’hôtel fût obligé de donner de sa poche des acomptes à des fournisseurs furieux, qui ne voulaient plus rien livrer. Un jour de réception, on leur coupa l’électricité et le gaz… Et puis, tout d’un coup, c’est la pluie d’or… La maison regorge de richesses. D’où viennent-elles ? Ça, par exemple, on ne le sait pas trop… Quant aux domestiques, ils attendent, des mois et des mois, leurs gages… Mais ils finissent toujours par être payés… seulement, au prix de quelles scènes, de quels engueulements, de quelles chamailleries !… C’est à ne pas croire…

Ah ! vrai !… J’étais bien tombée… Et telle était ma chance, pour une fois que j’avais de forts gages…

— M. Xavier n’est pas encore rentré cette nuit, dit le valet de chambre.

— Oh ! fit la cuisinière, en me regardant avec insistance, il rentrera peut-être, maintenant…

Et le valet de chambre raconta que, le matin même, un créancier de M. Xavier était venu encore faire du potin… Cela devait être bien malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait dû payer une forte somme, au moins quatre mille francs…

— Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il. Je l’ai entendu qui disait à Madame : « Ça ne peut pas durer… Il nous déshonorera… il nous déshonorera !… »

La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de philosophie, haussa les épaules.

— Les déshonorer ? dit-elle en ricanant. Ils s’en fichent un peu… C’est de payer qui les embête…

Cette conversation me mit mal à l’aise. Je compris, vaguement, qu’il pouvait y avoir un rapport entre les chiffons de Madame, les paroles de Madame, et M. Xavier… Mais, lequel, exactement ?

— C’est de payer qui les embête…

Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie par d’étranges rêves, impatiente de voir M. Xavier…

Le valet de chambre n’avait pas menti. Une drôle de boîte, en vérité.

Monsieur était dans les pèlerinages… je ne sais pas quoi, au juste… quelque chose comme président ou directeur… Il racolait des pèlerins où il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les vagabonds, même parmi les catholiques, et, une fois l’an, il conduisait ces gens-là à Rome, à Lourdes, à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit, bien entendu. Le pape n’y voyait que du feu, et la religion triomphait. Monsieur s’occupait aussi d’œuvres charitables et politiques : Ligue contre l’enseignement laïque… Ligue contre les publications obscènes… Société des bibliothèques amusantes et chrétiennes… Association des biberons congréganistes pour l’allaitement des enfants d’ouvriers… Est-ce que je sais ?… Il présidait des orphelinats, des alumnats, des ouvroirs, des cercles, des bureaux de placement… Il présidait de tout… Ah ! il en avait des métiers. C’était un petit bonhomme rondelet, très vif, très soigné, très rasé, dont les manières, à la fois doucereuses et cyniques, étaient celles d’un prêtre malin et rigolo. On parlait de lui et de ses œuvres, dans les journaux, quelquefois… Naturellement, les uns exaltaient ses vertus humanitaires et sa haute sainteté d’apôtre, les autres le traitaient de vieille fripouille et de sale canaille. À l’office, nous nous amusions beaucoup de ces querelles, quoique ce soit assez chic et flatteur de servir chez des maîtres dont on parle dans les journaux.

Toutes les semaines, Monsieur donnait un grand dîner suivi d’une grande réception, où venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens, des sénateurs réactionnaires, des députés catholiques, des curés protestataires, des moines intrigants, des archevêques… Il y en avait un, surtout, qu’on soignait d’une façon spéciale, un très vieil assomptionniste, le père je ne sais qui, bonhomme papelard et venimeux qui disait toujours des méchancetés, avec des airs contrits et dévots. Et, partout, dans chaque pièce, il y avait des portraits du pape… Ah ! il a dû en voir de raides, dans cette maison, le Saint-Père.

Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait trop de choses, il aimait trop de gens. Encore ignorait-on la moitié des choses qu’il faisait et des gens qu’il aimait. Sûrement, c’était un vieux farceur.

Le lendemain de mon arrivée, comme je l’aidais dans l’antichambre à endosser son pardessus :

— Est-ce que vous êtes de ma Société, me demanda-t-il, la Société des Servantes de Jésus ?…

— Non, Monsieur…

— Il faut en être… c’est indispensable… Je vais vous inscrire…

— Merci, Monsieur… Puis-je demander à Monsieur ce que c’est que cette Société ?

— Une Société admirable, qui recueille et éduque chrétiennement les filles-mères…

— Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère…

— Ça ne fait rien… Il y a aussi les femmes qui sortent de prison… il y a les prostituées repenties… il y a un peu de tout… Je vais vous inscrire…

Il retira de sa poche des journaux soigneusement pliés et me les tendit.

— Cachez ça… lisez ça… quand vous serez seule… C’est très curieux…

Et il me prit le menton, disant avec un léger claquement de langue :

— Hé mais !… elle est drôlette, cette petite, elle est ma foi, très drôlette…

Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux qu’il m’avait laissés. C’était le Fin de siècle… le Rigolo… les Petites femmes de Paris. Des saletés, quoi !

Ah ! les bourgeois ! Quelle comédie éternelle ! J’en ai vu et des plus différents. Ils sont tous pareils… Ainsi, j’ai servi chez un député républicain. Celui-là passait son temps à déblatérer contre les prêtres… Un crâneur, fallait voir !… Il ne voulait pas entendre parler de la religion, du pape, des bonnes sœurs… Si on l’avait écouté, on eût renversé toutes les églises, fait sauter tous les couvents… Eh bien, le dimanche, il allait à la messe, en cachette, dans des paroisses éloignées… Au moindre bobo, il faisait appeler les curés, et tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites. Jamais, il ne consentit à revoir son frère qui avait refusé de se marier à l’église. Tous hypocrites, tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans leur genre…

Madame de Tarves avait des œuvres, elle aussi ; elle aussi présidait des comités religieux, des sociétés de bienfaisance, organisait des ventes de charité. C’est-à-dire qu’elle n’était jamais chez elle ; et la maison allait comme elle pouvait… Très souvent, Madame rentrait en retard, venant le diable sait d’où, par exemple, ses dessous défaits, le corps tout imprégné d’une odeur qui n’était pas la sienne. Ah ! je les connaissais, ces rentrées-là ; elles m’avaient tout de suite appris le genre d’œuvres auxquelles se livrait Madame, et qu’il se passait de drôles de mic-macs dans ses comités… Mais elle était gentille avec moi. Jamais un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire… Elle se montrait familière, presque camarade, au point que, parfois, oubliant, elle sa dignité, moi mon respect, nous disions ensemble des bêtises et de raides… Elle me donnait des conseils pour l’arrangement de mes petites affaires, encourageait mes goûts de coquetterie, m’inondait de glycérine, de peau d’Espagne, m’enduisait les bras de cold-cream, me saupoudrait de poudre de riz. Et, durant ces opérations, elle répétait :

— Voyez-vous, Mary… il faut qu’une femme soit bien tenue… qu’elle ait la peau blanche et douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir l’entourer… Vous avez un très beau buste… il faut le faire valoir… Vos jambes sont superbes… il faut pouvoir les montrer… C’est plus convenable…

J’étais contente. Pourtant, au fond de moi, une inquiétude, d’obscurs soupçons demeuraient. Je ne pouvais oublier les histoires surprenantes que l’on me racontait à l’office. Quand j’y faisais l’éloge de Madame et que j’énumérais ses bontés pour moi…

— Oui… oui… disait la cuisinière, allez toujours… C’est la fin qu’il faut voir. Ce qu’elle veut, c’est que vous couchiez avec son fils… pour que ça le retienne davantage, à la maison… et que ça leur coûte moins d’argent, à ces grigous… Elle a déjà essayé avec d’autres, allez !… Elle a même attiré des amies chez elle… des femmes mariées… des jeunes filles… oui, des jeunes filles… la salope !… Seulement, M. Xavier n’y coupe pas… il aime mieux les cocottes, cet enfant… vous verrez… vous verrez…

Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux :

— Moi, à votre place… ce que je les ferais casquer !… Je me gênerais, peut-être.

Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis des camarades de l’office. Mais, pour me rassurer, j’aimais mieux croire que la cuisinière fût jalouse de l’évidente préférence que Madame me marquait.

J’allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir les rideaux et porter le thé chez M. Xavier… C’est drôle… j’entrais toujours dans sa chambre, avec un battement au cœur, une forte appréhension. Il fut longtemps, sans faire attention à moi. Je tournais de ci… je tournais de là… préparais ses affaires, sa toilette, m’efforçant à paraître gentille et dans tout mon avantage. Lui ne m’adressait la parole que pour se plaindre, d’une voix grincheuse et mal réveillée, qu’on le dérangeât trop tôt… Je fus dépitée de cette indifférence et je redoublai de coquetteries silencieuses et choisies. Je m’attendais chaque jour à quelque chose qui n’arrivait pas, et ce mutisme de M. Xavier, ce dédain pour ma personne, m’irritaient au plus haut point. Qu’aurais-je fait, si cela que j’attendais fût arrivé ?… Je ne me le demandais pas… Ce que je voulais, c’est que cela arrivât…

M. Xavier était réellement un très joli garçon, plus joli encore que ne le montrait sa photographie. Une légère moustache blonde — deux petits arcs d’or — dessinait, mieux que sur son portrait, ses lèvres dont la pulpe rouge et charnue appelait le baiser. Ses yeux d’un bleu clair, pailleté de jaune, avaient une fascination étrange, ses mouvements, une indolence, une grâce lasse et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il était grand, élancé, très souple, d’une élégance ultra-moderne, d’une séduction puissante par tout ce qu’on sentait en lui de cynique et de corrompu. Outre qu’il m’avait plu dès le premier jour, et que je le désirais pour lui-même, sa résistance ou plutôt son indifférence fit que ce désir devint, bien vite, plus que du désir, de l’amour.

Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors du lit, les jambes nues. Il avait, je me souviens, une chemise de soie blanche à pois bleus… Un de ses talons portant sur le rebord du lit, l’autre posé sur le tapis, il en résultait une attitude, entièrement révélatrice, qui n’était pas des plus décentes. Pudiquement, je voulus me retirer… mais il me rappela :

— Eh bien… quoi ?… Entre donc… Est-ce que je te fais peur ?… Tu n’as donc jamais vu un homme ?

Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa chemise, et les deux mains croisées sur sa jambe, le corps balancé, il m’examina longuement, effrontément, pendant que, avec des mouvements harmonieux et lents, et rougissant un peu, je déposais le plateau sur la petite table, près de la cheminée. Et comme s’il me voyait réellement, pour la première fois :

— Mais tu es une très chic fille… me dit-il… Depuis combien de temps es-tu donc ici ?

— Depuis trois semaines, Monsieur.

— Ça, c’est épatant !…

— Qu’est-ce qui est épatant, Monsieur ?

— Ce qui est épatant, c’est que je n’aie pas encore remarqué que tu fusses une si belle fille…

Il étira ses deux jambes, les allongea vers le tapis… se donna une claque sur les cuisses, qu’il avait blanches et rondes, aussi rondes et aussi blanches que des cuisses de femme…

— Viens ici !… fit-il…

Je m’approchai un peu tremblante. Sans une parole, il me prit par la taille, me renifla, me força à m’asseoir près de lui, sur le rebord du lit…

— Oh ! monsieur Xavier !… soupirai-je, en me débattant mollement… Finissez… je vous en prie… Si vos parents vous voyaient ?

Mais, il se mit à rire :

— Mes parents… Oh ! tu sais… mes parents… j’en ai soupé…

C’était un mot qu’il avait comme ça. Quand on lui demandait quelque chose, il répondait : « J’en ai soupé. » Et il avait soupé de tout…

Afin de retarder un peu le moment de la suprême attaque, car ses mains sur mon corsage devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai :

— Il y a une chose qui m’intrigue, monsieur Xavier… Comment se fait-il qu’on ne vous voie jamais aux dîners de Madame ?

— Tu ne voudrais pas, mon chou… Ah ! non, tu sais… ils me rasent les dîners de Madame.

— Et comment se fait-il, insistai-je, que votre chambre soit la seule pièce de la maison où il n’y ait pas de portrait du pape ?

Cette observation le flatta… Il répondit :

— Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste, moi… La religion… les jésuites… les curés… Ah ! non… je les ai assez vus… J’en ai soupé… Une société composée de gens comme papa et comme maman ?… Ah ! tu sais… N’en faut plus !…

Maintenant, je me sentais à l’aise avec M. Xavier… en qui je retrouvais, avec les mêmes vices, l’accent traînant des voyous de Paris… Il me semblait que je le connaissais depuis des années et des années. À son tour, il m’interrogea :

— Dis-moi ?… Est-ce que tu marches avec papa… ?

— Votre père… m’écriai-je… simulant d’être scandalisée… Ah ! monsieur Xavier… un si saint homme !

Son rire redoubla, éclata tout à fait :

— Papa !… ah ! papa !… Mais il couche avec toutes les bonnes, ici, papa… C’est sa toquade, les bonnes. Il n’y a plus que les bonnes qui l’excitent. Alors, tu n’as pas encore marché avec papa ?… Tu m’épates…

— Ah ! non, répliquai-je… riant, moi aussi… Seulement, il m’apporte le Fin de Siècle… le Rigolo… les Petites Femmes de Paris…

Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage :

— Papa… s’écria-t-il… non… il est épatant, papa !…

Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique :

— C’est comme maman… Hier, elle m’a encore fait une scène… Je la déshonore, elle et papa… Ainsi, tu crois ?… Et la religion, et la société… et tout !… C’est tordant… Alors je lui ai déclaré : « Ma petite mère chérie, c’est entendu… je me rangerai… le jour où tu auras renoncé à avoir des amants… » Tapé, hein ?… Ça l’a fait taire… Ah ! non, tu sais… ils m’assomment, mes auteurs… J’en ai soupé de leurs histoires… À propos… tu connais bien Fumeau ?

— Non, monsieur Xavier.

— Mais si… mais si… Anthime Fumeau ?

— Je vous assure.

— Un gros… tout jeune… très rouge de figure… ultra-chic… les plus beaux attelages de Paris ?… Fumeau… voyons trois millions de rente… Tartelette Cabri ?… Mais si, tu le connais…

— Puisque je ne le connais pas.

— Tu m’épates !… Tout le monde le connaît, voyons… Le biscuit Fumeau, ah ?… Celui qui a eu son conseil judiciaire, il y a deux mois ? Y es-tu ?

— Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.

— N’importe, petite dinde !… Eh bien, j’en ai fait une bonne avec Fumeau, l’année dernière… une très bonne… Devine quoi ?… Tu ne devines pas ?

— Comment voulez-vous que je devine, puisque je ne le connais pas ?…

— Eh bien, voilà, mon petit bébé… Fumeau, je l’ai mis avec ma mère… Parole !… C’était trouvé, hein ?… Et le plus drôle, c’est que maman, en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent mille balles… Et papa donc, pour ses œuvres !… Ah ! ils ont le truc !… Ils la connaissent !… Sans ça, la maison sautait. On était à bout de dettes… Les curés eux-mêmes ne voulaient plus rien savoir… Qu’est-ce que tu dis de ça, toi ?

— Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une drôle de façon de traiter la famille.

— Que veux-tu ? mon chou… je suis anarchiste, moi… La famille, j’en ai soupé…

Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage, un ancien corsage de Madame qui me seyait à ravir…

— Oh ! monsieur Xavier… monsieur Xavier… vous êtes une petite canaille… C’est très mal.

J’essayais, pour la forme, de me défendre. Tout à coup, il mit, doucement, sa main sur ma bouche :

— Tais-toi ! fit-il.

Et me renversant sur le lit :

— Oh ! comme tu sens bon ! chuchota-t-il… Petite putain, tu sens maman…

Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille avec moi…

— Je suis très contente de votre service, me dit-elle… Mary, je vous augmente de dix francs.

— Si, chaque fois, elle m’augmente de dix francs ?… songeai-je… Alors, ça va bien… C’est plus convenable…

Ah ! quand je pense à tout cela… Moi aussi, j’en ai soupé…

La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier ne dura pas longtemps. Il eut vite « soupé de moi ». Pas une minute, du reste, je n’avais eu le pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois, en entrant dans sa chambre, le matin, je trouvai la couverture intacte et le lit vide. M. Xavier n’était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait bien et elle avait dit vrai : « Il aime mieux les cocottes, cet enfant… » Il allait à ses habitudes, à ses plaisirs coutumiers, à ses noces, comme auparavant… Ces matins-là, j’éprouvais au cœur un serrement douloureux, et, toute la journée, j’étais triste, triste !…

Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier n’avait point de sentiment… Il n’était pas poétique comme M. Georges. En dehors de « la chose », je n’existais pas pour lui, et « la chose » faite… va te promener… il ne m’accordait plus la moindre attention. Jamais il ne m’adressa une parole émue, gentille, comme en ont les amoureux dans les livres et dans les drames. D’ailleurs il n’aimait rien de ce que j’aimais… il n’aimait pas les fleurs, à l’exception des gros œillets dont il parait la boutonnière de son habit… C’est si bon, pourtant, de ne pas toujours penser à la bagatelle, de se murmurer des choses qui caressent le cœur, d’échanger des baisers désintéressés, de se regarder, durant des éternités, dans les yeux… Mais les hommes sont des êtres trop grossiers… ils ne sentent pas ces joies-là… ces joies si pures et si bleues… Et c’est grand dommage… M. Xavier, lui, ne connaissait que le vice, ne trouvait de plaisir que dans la débauche… En amour, tout ce qui n’était pas vice et débauche le rasait.

— Ah ! non… tu sais… c’est rasant… J’en ai soupé de la poésie… La petite fleur bleue… faut laisser ça à papa…

Quand il s’était assouvi, je redevenais instantanément la créature impersonnelle, la domestique à qui il donnait des ordres et qu’il rudoyait de son autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. Je passais sans transition de l’état de bête d’amour à l’état de bête de servage… Et il me disait souvent, avec un rire du coin de la bouche, un affreux rire en scie qui me froissait, m’humiliait :

— Et papa ?… Vrai ?… tu n’as pas encore couché avec papa ?… Tu m’étonnes…

Une fois, je n’eus pas la force de dissimuler mes larmes… elles m’étouffaient. M. Xavier se fâcha :

— Ah ! non… tu sais… Ça, c’est le comble du rasoir… Des larmes, des scènes ?… Faut rentrer ça, mon chou… ou sinon, bonsoir… J’en ai soupé de ces bêtises-là…

Moi, quand je suis encore sous le frisson du bonheur, j’aime à retenir dans mes bras longtemps, longtemps, le petit homme qui me l’a donné… Après les secousses de la volupté, j’ai besoin — un besoin immense, impérieux — de cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce baiser qui n’est plus la morsure sauvage de la chair, mais la caresse idéale de l’âme… J’ai besoin de monter de l’enfer de l’amour, de la frénésie du spasme, dans le paradis de l’extase… dans la plénitude, dans le silence délicieux et candide de l’extase… M. Xavier, lui, avait soupé de l’extase… Tout de suite, il s’arrachait à mes bras, à cette étreinte, à ce baiser qui lui devenait physiquement intolérable. Il semblait vraiment que nous n’eussions rien mêlé de nous en nous… que nos sexes, que nos bouches, que nos âmes n’eussent pas été un instant confondus dans le même cri, dans le même oubli, dans la même mort merveilleuse. Et, voulant le retenir sur ma poitrine, entre mes jambes nerveusement nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait brutalement, sautait du lit :

— Ah ! non… tu sais… Elle est mauvaise…

Et il allumait une cigarette…

Rien ne m’était pénible comme de voir que je n’eusse pas laissé la moindre trace d’affection, pas la plus petite tendresse dans son cœur, bien que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure, que j’acceptasse à l’avance, que je devançasse même toutes ses fantaisies… Et Dieu sait, s’il en avait d’extraordinaires, Dieu sait s’il en avait d’effrayantes !… Ce qu’il était corrompu, ce morveux !… Pire qu’un vieux… plus inventif et plus féroce dans la débauche qu’un sénile impuissant ou un prêtre satanique.

Cependant, je crois que je l’aurais aimé, la petite canaille, que je me serais dévouée à lui, malgré tout, comme une bête… Aujourd’hui, encore, je songe avec des regrets à sa frimousse effrontée, cruelle et jolie… à sa peau parfumée… à tout ce que sa luxure avait d’atroce et d’exaltant, tour à tour… Et j’ai souvent sur mes lèvres, où tant de lèvres depuis auraient dû l’effacer, le goût acide, la brûlure de son baiser… Ah ! monsieur Xavier… monsieur Xavier !

Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour s’habiller — Dieu qu’il était gentil en habit ! — et que je disposais avec soin ses affaires dans le cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras, sans une hésitation, presque sur un ton impératif, de même qu’il m’eût demandé de l’eau chaude :

— Est-ce que tu as cinq louis ?… J’ai absolument besoin de cinq louis, ce soir. Je te les rendrai demain…

Précisément, Madame m’avait payé mes gages le matin… Le savait-il ?

— Je n’ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je, un peu honteuse, honteuse de sa demande, peut-être… honteuse surtout, je crois, de ne pas posséder toute la somme qu’il me demandait :

— Ça ne fait rien… dit-il… va me chercher ces quatre-vingt-dix francs… Je te les rendrai demain…

Il prit l’argent, me remercia par un : « C’est bon ! » sec et bref, qui me glaça le cœur. Puis, me tendant son pied, d’un mouvement brutal…

— Noue les cordons de mes souliers… ordonna-t-il, insolemment… Vite, je suis pressé…

Je le regardai tristement, implorant :

— Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur Xavier ?

— Non… je dîne en ville… Dépêche-toi…

En nouant ses cordons, je gémis :

— Alors, vous allez encore faire la noce avec de sales femmes ?… Et vous ne rentrerez pas de la nuit ?… Et moi, toute la nuit, je vais pleurer… Ça n’est pas gentil, monsieur Xavier…

Sa voix devint dure et tout à fait méchante.

— Si c’est pour me dire ça, que tu m’as prêté tes quatre-vingt-dix francs… tu peux les reprendre… Reprends-les…

— Non… non… soupirai-je… Vous savez bien que ce n’est pas pour ça…

— Eh bien… fiche-moi la paix !…

Il eut vite fini d’être habillé… et il partit sans m’embrasser, sans me dire un mot…

Le lendemain, il ne fut pas question de me rendre l’argent, et je ne voulus pas le réclamer. Ça me faisait plaisir qu’il eût quelque chose de moi… Et je comprends qu’il y ait des femmes qui se tuent de travail, des femmes qui se vendent aux passants, la nuit, sur les trottoirs, des femmes qui volent, des femmes qui tuent… afin de rapporter un peu d’argent et de procurer des gâteries au petit homme qu’elles aiment. Voilà qui m’est passé par exemple… Est-ce que, vraiment, cela m’est passé autant que je l’affirme ? Hélas, je n’en sais rien… Il y a des moments où devant un homme, je me sens si molle… si molle… sans volonté, sans courage, et si vache… ah ! oui… si vache !…

Madame ne tarda pas à changer d’allures vis-à-vis de moi. De gentille qu’elle avait été jusqu’ici, elle devint dure, exigeante, tracassière… Je n’étais qu’une sotte… je ne faisais jamais rien de bien… j’étais maladroite, malpropre, mal élevée, oublieuse, voleuse… Et sa voix si douce, au début, si camarade, prenait maintenant un mordant de vinaigre. Elle me donnait des ordres sur un ton cassant… rabaissant… Finies les séances de chiffonnage, de cold-cream, de poudre de riz, et les confidences secrètes, et les recommandations intimes, gênantes au point que les premiers jours je m’étais demandé, et que je me demande encore, si Madame n’était point pour femme ?… Finie cette camaraderie louche que je sentais bien, au fond, n’être point de la bonté, et par où s’en était allé mon respect pour cette maîtresse qui me haussait jusqu’à son vice… Je la rabrouai d’importance, forte de toutes les infamies apparentes ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes à nous quereller, ainsi que des harangères, nous jetant nos huit jours à la tête comme de vieux torchons sales…

— Pour quoi prenez-vous donc ma maison ? criait-elle… Êtes-vous donc chez une fille, ici ?…

Non, mais ce toupet !… Je répondais :

— Ah ! elle est propre, votre maison… vous pouvez vous en vanter… Et vous ?… parlons-en… ah ! parlons-en !… vous êtes propre aussi… Et Monsieur donc ?… Oh ! là là !… Avec ça qu’on ne vous connaît pas dans le quartier… et dans Paris… Mais ça n’est qu’un cri, partout… Votre maison ?… Un bordel… Et, encore, il y a des bordels qui sont moins sales que votre maison…

C’est ainsi que ces querelles allaient jusqu’aux pires insultes, jusqu’aux plus ignobles menaces ; elles descendaient jusqu’au vocabulaire des filles publiques et des maisons centrales… Et puis, tout à coup cela s’apaisait… Il suffisait que M. Xavier fût repris pour moi d’un goût passager, hélas !… Alors recommençaient les familiarités louches, les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons, les promesses de gages doublés, les lavages à la crème Simon — c’est plus convenable — les initiations aux mystères des parfumeries raffinées… Madame réglait thermométriquement sa conduite envers moi sur celle de M. Xavier… Les bontés de l’une suivaient immédiatement les caresses de l’autre ; l’abandon du fils s’accompagnait des insolences de la mère… J’étais la victime, sans cesse ballottée, des fluctuations énervantes par où passait l’intermittent amour de ce gamin capricieux et sans cœur… C’est à croire que Madame dût nous espionner, écouter à la porte, se rendre compte par elle-même des phases différentes que nos relations traversaient… Mais non… Elle avait l’instinct du vice, voilà tout… Elle le flairait à travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu’une chienne hume dans le vent l’odeur lointaine du gibier.

Quant à Monsieur, il continuait de sautiller parmi tous ces événements, parmi tous les drames cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique et comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure de petit faune rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes bourrées de brochures pieuses et d’obscènes journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la démarche un peu plus lente, le geste un peu plus onctueux, le dos légèrement voûté, sans doute sous le poids des bonnes œuvres accomplies dans la journée… Régulièrement, le vendredi, c’était toujours, presque sans variantes, la même scène burlesque.

— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? faisait-il, en me montrant sa serviette.

— Des cochonneries… répondais-je, en riant.

— Mais non… des gaudrioles…

Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer, que je fusse à point, et se contentant de me sourire d’un air complice, de me caresser le menton, de me dire, en passant sa langue sur ses lèvres :

— Hé !… hé !… Elle est très drôlette, cette petite…

Sans décourager Monsieur, je m’amusais de son manège et je me promettais bien de saisir l’occasion éclatante et prochaine de le remettre vivement à sa place.

Un après-midi, je fus très surprise de le voir entrer dans la lingerie où j’étais seule à rêvasser tristement sur mon ouvrage. Le matin, j’avais eu avec M. Xavier une scène pénible et l’impression n’en était pas encore effacée… Monsieur referma la porte doucement, déposa sa serviette sur la grande table, près d’une pile de draps, et, venant à moi, il me prit les mains, les tapota. Sous la paupière battante, son œil virait, comme celui d’une vieille poule, accouflée dans le soleil. Il était à mourir de rire.

— Célestine… dit-il… moi, j’aime mieux vous appeler Célestine… cela ne vous froisse pas ?

J’avais beaucoup de peine à ne pas éclater…

— Mais non, Monsieur… répondis-je, en me tenant sur la défensive.

— Eh bien, Célestine… je vous trouve charmante… voilà !

— Vrai, Monsieur ?

— Adorable, même… adorable… adorable !

— Oh ! Monsieur…

Ses doigts avaient quitté ma main… ils remontaient le long de mon corsage, chargés de désirs, et de là, ils me caressaient le cou, le menton, la nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.

— Adorable… adorable !… soufflait-il.

Il voulut m’embrasser. Je me reculai un peu, pour éviter ce baiser :

— Restez, Célestine… je vous en prie… Je t’en prie !… Cela ne t’ennuie pas que je te tutoie ?

— Non, Monsieur… cela m’étonne.

— Cela t’étonne… petite coquine… cela t’étonne ?… Ah ! tu ne me connais pas !…

Il n’avait plus la voix sèche. Une bave menue moussait à ses lèvres.

— Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine je vais à Lourdes… oui, j’emmène à Lourdes un pèlerinage… Veux-tu venir à Lourdes ?… J’ai un moyen de t’emmener à Lourdes… Veux-tu venir ?… On ne s’apercevra de rien… Tu resteras à l’hôtel… tu te promèneras, tu feras ce que tu voudras… Moi, le soir, j’irai te retrouver dans ta chambre… dans ta chambre… dans ton lit, petite coquine ! Ah ! ah ! tu ne me connais pas… tu ne sais pas tout ce que je suis capable de faire. Avec l’expérience d’un vieillard, j’ai les ardeurs d’un jeune homme… Tu verras… tu verras… Oh ! tes grands yeux polissons !…

Ce qui me stupéfiait, ce n’était pas la proposition en elle-même, — je l’attendais depuis longtemps, — c’était la forme imprévue que Monsieur lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid. Et désireuse d’humilier ce vieux paillard, de lui montrer que je n’avais pas été la dupe des sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai, en pleine figure, ces mots :

— Et M. Xavier ?… Dites-donc, il me semble que vous oubliez M. Xavier ?… Qu’est-ce qu’il fera, lui, pendant que nous rigolerons à Lourdes, aux frais de la chrétienté ?

Une lueur trouble… oblique… un regard de fauve surpris, s’alluma dans les ténèbres de ses yeux… Il balbutia :

— M. Xavier ?

— Hé oui !…

— Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier ?… Il ne s’agit pas de M. Xavier… M. Xavier n’a rien à faire ici…

Je redoublai d’insolence…

— Votre parole ?… Non, mais ne faites donc pas le malin… Suis-je gagée, oui ou non, pour coucher avec M. Xavier ?… Oui, n’est-ce pas ?… Eh bien, je couche avec lui… Mais vous ?… Ah ! non… ça n’est pas dans les conventions… Et puis… vous savez, mon petit père… vous n’êtes pas mon type.

Et je lui éclatai de rire au visage.

Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère. Mais il ne crut pas prudent d’engager une discussion, pour laquelle j’étais terriblement armée. Il ramassa avec précipitation sa serviette et s’esquiva poursuivi par mes rires…

Le lendemain, à propos de rien, Monsieur m’adressa une observation grossière. Je m’emportai… Madame survint… Je devins folle de colère. La scène qui se passa entre nous trois fut tellement effrayante, tellement ignoble, que je renonce à la décrire. Je leur reprochai, en termes intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs infamies, je leur réclamai l’argent, prêté à M. Xavier. Ils écumaient. Je saisis un coussin et le lançai violemment à la tête de Monsieur.

— Allez-vous-en !… Sortez d’ici, tout de suite… tout de suite, hurlait Madame, qui menaçait de me déchirer le visage avec ses ongles…

— Je vous raye de ma société… vous ne faites plus partie de ma société… fille perdue… prostituée !… vociférait Monsieur, en bourrant, de coups de poing, sa serviette…

Finalement, Madame me retint mes huit jours, refusa de payer les quatre-vingt-dix francs de M. Xavier, m’obligea à lui rendre toutes les frusques qu’elle m’avait données…

— Vous êtes tous des voleurs… criai-je… vous êtes tous des maquereaux !…

Et je m’en allai, en les menaçant du commissaire de police et du juge de paix…

— Ah ! c’est du potin que vous voulez. — Eh bien, allons-y, tas de fripouilles !

Hélas, le commissaire de police prétendit que cela ne le regardait pas. Le juge de paix m’engagea à étouffer l’affaire. Il expliqua :

— D’abord, Mademoiselle, on ne vous croira pas… Et c’est juste, remarquez bien… Que deviendrait la société si un domestique pouvait avoir raison d’un maître ?… Il n’y aurait plus de société, Mademoiselle… ce serait l’anarchie…

Je consultai un avoué : il me demanda deux cents francs. J’écrivis à M. Xavier : il ne me répondit pas… Alors je fis le compte de mes ressources… Il me restait trois francs cinquante… et le pavé de la rue.

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