Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre IV

26 septembre.

Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une seule ligne de mon journal… Quand vient le soir, je suis éreintée, fourbue, à cran… Je ne pense plus qu’à me coucher et dormir… Dormir !… Si je pouvais toujours dormir !…

Ah ! quelle baraque, mon Dieu ! Rien n’en peut donner l’idée.

Pour un oui, pour un non, Madame vous fait monter et descendre les deux maudits étages… On n’a même pas le temps de s’asseoir dans la lingerie, et de souffler un peu que… drinn !… drinn !… drinn !… il faut se lever et repartir… Cela ne fait rien qu’on soit indisposée… drinn !… drinn !… drinn !… Moi, dans ces moments-là, j’ai aux reins des douleurs qui me plient en deux, qui me tordent le ventre, et me feraient presque crier… drinn !… drinn !… drinn !… Ça ne compte pas… On n’a point le temps d’être malade, on n’a pas le droit de souffrir… La souffrance, c’est un luxe de maître… Nous, nous devons marcher, et vite, et toujours… marcher, au risque de tomber… Drinn !… drinn !… drinn !… Et si, au coup de sonnette, l’on tarde un peu à venir, alors, ce sont des reproches, des colères, des scènes.

— Eh bien ?… Que faites-vous donc ?… Vous n’entendez donc pas ?… Êtes-vous sourde ?… Voilà trois heures que je sonne… C’est agaçant, à la fin…

Et, le plus souvent, ce qui se passe, le voici…

— Drinn !… drinn !… drinn !…

Allons bon !… Cela vous jette de votre chaise, comme sous la poussée d’un ressort…

— Apportez-moi une aiguille.

Je vais chercher l’aiguille.

— Bien !… apportez-moi du fil.

Je vais chercher le fil.

— Bon !… apportez-moi un bouton…

Je vais chercher le bouton.

— Qu’est-ce que c’est que ce bouton ?… Je ne vous ai pas demandé ce bouton… Vous ne comprenez rien… Un bouton blanc, numéro 4… Et dépêchez-vous !

Et je vais chercher le bouton blanc, numéro 4… Vous pensez si je maugrée, si je rage, si j’invective Madame dans le fond de moi-même ?… Durant ces allées et venues, ces montées et ces descentes, Madame a changé d’idée… Il lui faut autre chose, ou il ne lui faut plus rien :

— Non… remportez l’aiguille et le bouton… Je n’ai pas le temps…

J’ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, je n’en puis plus… Cela suffit à Madame… elle est contente… Et dire qu’il existe une société pour la protection des animaux…

Le soir, en passant sa revue, dans la lingerie, elle tempête :

— Comment ?… Vous n’avez rien fait ?… À quoi employez-vous donc vos journées ?… Je ne vous paie pas pour que vous flâniez du matin au soir…

Je réplique d’un ton un peu bref, car cette injustice me révolte :

— Mais, Madame m’a dérangée, tout le temps.

— Je vous ai dérangée, moi ?… D’abord, je vous défends de me répondre… Je ne veux pas d’observation, entendez-vous ?… Je sais ce que je dis.

Et des claquements de porte, des ronchonnements qui n’en finissent pas… Dans les corridors, à la cuisine, au jardin, des heures entières, on entend sa voix qui glapit… Ah ! qu’elle est tannante !

En vérité, on ne sait par quel bout la prendre… Que peut-elle donc avoir, dans le corps, pour être toujours dans un tel état d’irritation ? Et comme je la planterais là, si j’étais sûre de trouver une place, tout de suite…

Tantôt je souffrais plus encore que de coutume… Je ressentais une douleur si aiguë que c’était à croire qu’une bête me déchirait, avec ses dents, avec ses griffes, l’intérieur du corps… Déjà, le matin, en me levant, à force d’avoir perdu du sang, je m’étais évanouie… Comment ai-je eu le courage de me tenir debout, de me traîner, de faire mon service ? Je n’en sais rien… Parfois, dans l’escalier, j’étais obligée de m’arrêter, de me cramponner à la rampe afin de reprendre haleine et de ne pas tomber… J’étais verte, avec des sueurs froides qui me mouillaient les cheveux… C’était à hurler… Mais je suis dure au mal, et j’ai cette fierté de ne jamais me plaindre devant mes maîtres… Madame me surprit, à un moment où je pensais défaillir. Tout tournait autour de moi, la rampe, les marches et les murs.

— Qu’avez-vous ? me dit-elle, rudement.

— Je n’ai rien.

Et j’essayai de me redresser.

— Si vous n’avez rien, reprit Madame, pourquoi ces manières-là ?… Je n’aime pas qu’on me fasse des figures d’enterrement… Vous avez un service très désagréable…

Malgré ma douleur, je l’aurais giflée…

 

Au milieu de ces épreuves, je repense toujours à mes places anciennes… Aujourd’hui, c’est celle de la rue Lincoln que je regrette le plus… J’y étais seconde femme de chambre et je n’avais, pour ainsi dire, rien à faire. La journée, nous la passions dans la lingerie, une lingerie magnifique, avec un tapis de feutre rouge, et garnie du haut en bas de grandes armoires d’acajou, à serrures dorées. Et l’on riait, et l’on s’amusait à dire des bêtises, à faire la lecture, à singer les réceptions de Madame, tout cela sous la surveillance d’une gouvernante anglaise, qui nous préparait du thé, du bon thé que Madame achetait en Angleterre, pour ses petits déjeuners du matin… Quelquefois, de l’office, le maître d’hôtel — un qui était à la coule — nous apportait des gâteaux, des toasts au caviar, des tranches de jambon, un tas de bonnes choses…

Je me souviens qu’un après-midi on m’obligea à revêtir un costume très chic de Monsieur, de Coco, comme nous l’appelions entre nous… Naturellement, on joua à toutes sortes de jeux risqués ; on alla même très loin dans la plaisanterie. Et j’étais si drôle en homme, et je ris tellement fort de me voir ainsi que, n’y tenant plus, je laissai des traces humides dans le pantalon de Coco…

Ça c’était une place !…

 

Je commence à bien connaître Monsieur… On a raison de dire que c’est un homme excellent et généreux, car, s’il n’était point tel, il n’y aurait pas dans le monde de pire canaille, de plus parfait filou… Le besoin, la rage qu’il a d’être charitable le poussent à commettre des actions qui ne sont pas très bien. Si l’intention est louable, chez lui, il n’en va pas de même, chez les autres, du résultat qui est souvent désastreux… Il faut le dire, sa bonté fut la cause de petites vilenies, dans le genre de celle-ci…

 

Mardi dernier, un très vieux bonhomme, le père Pantois, apportait des églantiers que Monsieur avait commandés, en cachette de Madame, naturellement… C’était à la tombée du jour… J’étais descendue chercher de l’eau chaude pour un savonnage en retard… Madame, sortie en ville, n’était pas encore rentrée… Et je bavardais à la cuisine, avec Marianne, quand Monsieur, cordial, joyeux, expansif et bruyant, amena le père Pantois… Il lui fait aussitôt servir du pain, du fromage et du cidre… Et le voilà qui cause avec lui.

Le bonhomme me faisait pitié, tant il était exténué, maigre, salement vêtu… Son pantalon, une loque ; sa casquette, un bouchon d’ordures… Et sa chemise ouverte laissait voir un coin de sa poitrine nue, gercée, gaufrée, culottée comme du vieux cuir… Il mangea avec avidité.

— Eh bien, père Pantois… s’écria Monsieur… en se frottant les mains… ça va mieux, hein ?…

Le vieillard, la bouche pleine, remercia :

— Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire… Parce que, voyez-vous, depuis ce matin, quatre heures, que je suis parti de chez nous… j’avais rien dans le corps… rien…

— Eh bien, mangez, mon père Pantois… régalez-vous, nom d’un chien !…

— Vous êtes ben honnête, monsieur Lanlaire… Faites excuse…

Le vieux se taillait d’énormes morceaux de pain, qu’il était longtemps à mâcher, car il n’avait plus de dents… Quand il fut un peu rassasié :

— Et les églantiers, père Pantois ? interrogea Monsieur… Ils sont beaux, hein ?

— Y en a de beaux… y en a de moins beaux… y en a quasiment de toutes les sortes, monsieur Lanlaire… Dame !… on ne peut guère choisir… et c’est dur à arracher, allez… Et puis, monsieur Porcellet ne veut plus qu’on les prenne dans son bois… Faut aller loin, maintenant, pour en trouver… ben loin… Si je vous disais que je viens de la forêt de Raillon, à plus de trois lieues d’ici ?… Ma foi, oui, monsieur Lanlaire…

Pendant que le bonhomme parlait, Monsieur s’était attablé auprès de lui… Gai, presque farceur, il lui tapa sur les épaules, et il s’exclama :

— Cinq lieues !… sacré père Pantois, va !… Toujours fort… toujours jeune…

— Point tant qu’ça, monsieur Lanlaire… point tant qu’ça…

— Allons donc !… insista Monsieur… fort comme un vieux Turc… et de bonne humeur, sapristi !… On n’en fait plus comme vous, aujourd’hui, mon père Pantois… Vous êtes de la vieille roche, vous…

Le vieillard hocha la tête, sa tête décharnée, couleur de bois ancien, et il répéta :

— Point tant qu’çà… Les jambes faiblissent, monsieur Lanlaire… les bras mollissent… Et les reins donc… Ah, les sacrés reins !… Je n’ai quasiment plus de force… Et puis, la femme qu’est malade, qui ne quitte plus son lit… et qui coûte gros de médicaments !… On n’est guère heureux… on n’est guère heureux… Si, au moins, on vieillissait pas ?… C’est ça, voyez-vous, monsieur Lanlaire… c’est ça qu’est le pire… de l’affaire…

Monsieur soupira, fit un geste vague, puis résumant philosophiquement la question :

— Hé oui !… Mais qu’est-ce que vous voulez, père Pantois ?… C’est la vie… On ne peut pas être et avoir été… C’est comme ça…

— Ben sûr !… Faut se faire une raison…

— Voilà !…

— Au bout le bout, quoi !… C’est-il pas vrai, dites, monsieur Lanlaire ?

— Ah ! dame !

Et, après une pause, il ajouta d’une voix devenue mélancolique :

— Tout le monde a ses tristesses, allez, mon père Pantois…

— Ben oui…

Il y eut un silence. Marianne hachait des fines herbes… La nuit tombait sur le jardin… Les deux grands tournesols, qu’on apercevait dans la perspective de la porte ouverte, se décoloraient, se noyaient d’ombre… Et le père Pantois mangeait toujours… Son verre était resté vide… Monsieur le remplit… et, brusquement, abandonnant les hauteurs métaphysiques, il demanda :

— Et qu’est-ce qu’ils valent, les églantiers, cette année ?

— Les églantiers, monsieur Lanlaire ?… Eh bien, cette année, l’un dans l’autre, les églantiers valent vingt-deux francs le cent… C’est un peu cher, je le sais ben… Mais j’peux pas à moins… En vérité du bon Dieu !… Ainsi… tenez…

En homme généreux et qui méprise les questions d’argent, Monsieur interrompit le vieillard, qui se disposait à se lancer dans des explications justificatives.

— C’est bon, père Pantois… Entendu… Est-ce que je marchande jamais avec vous, moi ?… Et même, ce n’est pas vingt-deux francs que je vous les paierai, vos églantiers… c’est vingt-cinq francs… Ah !…

— Ah ! monsieur Lanlaire… vous êtes trop bon…

— Non, non… Je suis juste… je suis pour le peuple, moi, pour le travail… sacrebleu !

Et, tapant sur la table, il surenchérit…

— Et ce n’est pas vingt-cinq francs… c’est trente francs, nom d’un chien !… Trente francs, vous entendez, mon père Pantois ?…

Le bonhomme leva vers Monsieur ses pauvres yeux étonnés et reconnaissants, et il bégaya :

— J’entends ben… C’est un plaisir que de travailler pour vous, monsieur Lanlaire… Vous savez ce que c’est que le travail, vous…

Monsieur arrêta ces effusions…

— Et j’irai vous payer ça… voyons… nous sommes mardi… j’irai vous payer ça… dimanche ?… Ça vous va-t-il ?… Et, par la même occasion, ma foi, je prendrai mon fusil… C’est entendu ?…

Les lueurs de reconnaissance qui brillaient dans les yeux du père Pantois s’éteignirent… Il était gêné, troublé, ne mangeait plus…

— C’est que… fit-il timidement… enfin, si vous pouviez vous acquitter à’nuit ?… Ça m’obligerait ben, monsieur Lanlaire… Vingt-deux francs, seulement… Faites excuse…

— Vous plaisantez, père Pantois !… répliqua Monsieur, avec une superbe assurance… Certainement, je vais vous payer ça, tout de suite… Ah, nom de Dieu !… Ce que j’en disais, moi… c’était pour aller faire un petit tour, par chez vous…

Il fouilla dans les poches de son pantalon, tâta celles de son veston et de son gilet, et simulant la surprise, il s’écria :

— Allons, bon !… Voilà encore que je n’ai pas de monnaie… Je n’ai que des sacrés billets de mille francs…

Dans un rire forcé et vraiment sinistre, il demanda :

— Je parie que vous n’avez pas de monnaie de mille francs, mon père Pantois ?

Voyant Monsieur rire, le père Pantois crut qu’il était convenable à lui de rire aussi… et il répondit, gaillard :

— Ha !… ha !… ha !… J’en ai même jamais vu de ces sacrés billets-là !…

— Eh bien alors… à dimanche !… conclut Monsieur.

Monsieur s’était versé un verre de cidre et il trinquait avec le père Pantois, lorsque Madame, qu’on n’avait pas entendu venir, entra brusquement, en coup de vent, dans la cuisine… Ah ! son œil en voyant ça… en voyant Monsieur attablé auprès du vieux pauvre, et trinquant avec lui !…

— Qu’est-ce que c’est ?… fit-elle, les lèvres toutes blanches.

Monsieur balbutia, ânonna :

— C’est des églantiers… tu sais bien, mignonne… des églantiers… Le père Pantois m’apportait des églantiers… Tous les rosiers ont été gelés, cet hiver…

— Je n’ai pas commandé d’églantiers… Il n’y a pas besoin d’églantiers ici…

Cela fut dit d’un ton coupant… Puis elle fit demi-tour, s’en alla en claquant la porte et proférant des paroles injurieuses… Dans sa colère, elle ne m’avait pas aperçue…

Monsieur et le pauvre vieux arracheur d’églantiers s’étaient levés… Gênés, ils regardaient la porte par où Madame venait de disparaître… puis ils se regardaient, l’un l’autre, sans oser se dire un mot. Ce fut Monsieur, qui, le premier, rompit ce silence pénible…

— Eh bien… à dimanche, père Pantois.

— À dimanche, monsieur Lanlaire…

— Et portez-vous bien, père Pantois…

— Vous, de même, monsieur Lanlaire…

— Et trente francs… Je ne m’en dédis pas…

— Vous êtes ben honnête…

Et le vieux, tremblant sur ses jambes, le dos courbé, s’en alla et se fondit dans la nuit du jardin…

 

Pauvre Monsieur !… il a dû recevoir sa semonce… Et quant au père Pantois, si jamais il touche ses trente francs… eh bien, il aura de la chance…

Je ne veux pas donner raison à Madame… mais je trouve que Monsieur a tort de causer familièrement avec des gens trop au-dessous de lui… Ça n’est pas digne…

Je sais bien qu’il n’a pas la vie drôle, non plus… et qu’il s’en tire comme il peut… Ça n’est pas toujours commode… Quand il rentre tard de la chasse, crotté, mouillé, et chantant pour se donner du courage, Madame le reçoit très mal.

— Ah ! c’est gentil de me laisser seule, toute une journée…

— Mais, tu sais bien, mignonne…

— Tais-toi…

Elle le boude des heures et des heures, le front dur… la bouche mauvaise… Lui, la suit partout, tremble, balbutie des excuses…

— Mais, mignonne, tu sais bien…

— Fiche-moi la paix… Tu m’embêtes…

Le lendemain, Monsieur ne sort pas, naturellement, et Madame crie :

— Qu’est-ce que tu fais à tourner ainsi dans la maison, comme une âme en peine ?

— Mais, mignonne…

— Tu ferais bien mieux de sortir, d’aller à la chasse… le diable sait où !… Tu m’agaces… tu m’énerves… Va-t-en !…

De telle sorte qu’il ne sait jamais ce qu’il doit faire, s’il doit s’en aller ou rester, être ici ou ailleurs ! Problème difficile… Mais, comme dans les deux cas Madame crie, Monsieur a pris le parti de s’en aller le plus souvent possible. De cette façon, il ne l’entend pas crier…

Ah ! il fait vraiment pitié !

 

L’autre matinée, comme j’allais étendre un peu de linge sur la haie, je l’aperçus dans le jardin. Monsieur jardinait… Le vent, ayant pendant la nuit couché par terre quelques dahlias, il les rattachait à leurs tuteurs…

Très souvent, quand il ne sort pas avant le déjeuner, Monsieur jardine ; du moins, il fait semblant de s’occuper à n’importe quoi, dans ses plates-bandes… C’est toujours du temps de gagné sur les ennuis de l’intérieur… Pendant ces moments-là, on ne lui fait pas de scènes… Loin de Madame, il n’est plus le même. Sa figure s’éclaire, son œil luit… Son caractère, naturellement gai, reprend le dessus… Vraiment, il n’est pas désagréable… À la maison, par exemple, il ne me parle presque plus et, tout en suivant son idée, semble ne pas faire attention à moi… Mais, dehors, il ne manque jamais de m’adresser un petit mot gentil, après s’être bien assuré, toutefois, que Madame ne peut l’épier… Lorsqu’il n’ose pas me parler, il me regarde… et son regard est plus éloquent que ses paroles… D’ailleurs, je m’amuse à l’exciter de toutes les manières… et, bien que je n’aie pris à son égard aucune résolution, à lui monter la tête sérieusement…

En passant près de lui, dans l’allée où il travaillait, penché sur ses dahlias, des brins de raphia aux dents, je lui dis, sans ralentir le pas :

— Oh ! comme Monsieur travaille, ce matin !

— Hé oui ! répondit-il… ces sacrés dahlias !… Vous voyez bien…

Il m’invita à m’arrêter un instant.

— Eh bien, Célestine ?… J’espère que vous vous habituez ici, maintenant ?

Toujours sa manie !… Toujours sa même difficulté d’engager la conversation !… Pour lui faire plaisir, je répliquai en souriant :

— Mais oui, Monsieur… certainement… je m’habitue.

— À la bonne heure… Ça n’est pas malheureux enfin… ça n’est pas malheureux.

Il s’était redressé tout à fait, m’enveloppait d’un regard très tendre, répétait : « Ça n’est pas malheureux » se donnant ainsi le temps de trouver à me dire quelque chose d’ingénieux…

Il retira de ses dents les brins de raphia, les noua au haut du tuteur, et, les jambes écartées, les deux paumes plaquées sur ses hanches, les paupières bridées, les yeux franchement obscènes, il s’écria :

— Je parie, Célestine, que vous avez dû en faire des farces à Paris ?… Hein, en avez-vous fait, de ces farces !…

Je ne m’attendais pas à celle-là… Et j’eus une grande envie de rire… Mais je baissai les yeux pudiquement, l’air fâché, et tâchant à rougir, comme il convenait en la circonstance :

— Ah ! Monsieur !… fis-je sur un ton de reproche.

— Eh bien quoi ?… insista-t-il… Une belle fille comme vous… avec des yeux pareils !… Ah ! oui, vous avez dû faire de ces farces !… Et tant mieux… Moi, je suis pour qu’on s’amuse, sapristi !… Moi, je suis pour l’amour, nom d’un chien !…

Monsieur s’animait étrangement. Et sur sa personne robuste, fortement musclée, je reconnaissais les signes les plus évidents de l’exaltation amoureuse. Il s’embrasait… le désir flambait dans ses prunelles… Je crus devoir verser sur tout ce feu une bonne douche d’eau glacée. Je dis, d’un ton très sec, et, en même temps, très noble :

— Monsieur se trompe… Monsieur croit parler à ses autres femmes de chambre… Monsieur doit savoir pourtant que je suis une honnête fille…

Très digne, pour bien marquer à quel point j’avais été offensée de cet outrage, j’ajoutai :

— Monsieur mériterait que j’aille tout de suite me plaindre à Madame…

Et je fis mine de partir… Vivement, Monsieur m’empoigna le bras…

— Non… non !… balbutia-t-il…

Comment ai-je pu dire tout cela, sans pouffer ?… Comment ai-je pu renfoncer dans ma gorge le rire qui y sonnait, à pleins grelots ?… En vérité, je n’en sais rien…

Monsieur était prodigieusement ridicule… Livide, maintenant, la bouche grande ouverte, une double expression d’embêtement et de peur sur toute sa personne, il demeurait silencieux et se grattait la nuque à petits coups d’ongle.

Près de nous, un vieux poirier tordait sa pyramide de branches, mangées de lichens et de mousses… quelques poires y pendaient à portée de la main… Une pie jacassait, ironiquement, au haut d’un châtaigner voisin… Tapi derrière la bordure de buis, le chat giflait un bourdon… Le silence devenait de plus en plus pénible, pour Monsieur… Enfin, après des efforts presque douloureux, des efforts qui amenaient sur ses lèvres de grotesques grimaces, Monsieur me demanda :

— Aimez-vous les poires, Célestine ?

— Oui, Monsieur…

Je ne désarmais pas… je répondais sur un ton d’indifférence hautaine.

Dans la crainte d’être surpris par sa femme, il hésita quelques secondes… Et soudain, comme un enfant maraudeur, il détacha une poire de l’arbre et me la donna… ah ! si piteusement !… Ses genoux fléchissaient… sa main tremblait…

— Tenez, Célestine… cachez cela dans votre tablier… On ne vous en donne jamais à la cuisine, n’est-ce pas ?…

— Non, Monsieur…

— Eh bien… je vous en donnerai encore… quelquefois… parce que… parce que… je veux que vous soyez heureuse…

La sincérité et l’ardeur de son désir, sa gaucherie, ses gestes maladroits, ses paroles effarées, et aussi sa force de mâle, tout cela m’avait attendrie… J’adoucis un peu mon visage, voilai d’une sorte de sourire la dureté de mon regard, et moitié ironique, moitié câline, je lui dis :

— Oh ! Monsieur !… Si Madame vous voyait ?…

Il se troubla encore, mais comme nous étions séparés de la maison par un épais rideau de châtaigners, il se remit vite, et crâneur maintenant que je devenais moins sévère, il clama, avec des gestes dégagés :

— Eh bien quoi… Madame ?… Eh bien quoi ?… Je me moque bien de Madame, moi !… Il ne faudrait pas qu’elle m’embête, après tout… J’en ai assez… j’en ai par-dessus la tête, de Madame…

Je prononçai gravement :

— Monsieur a tort… Monsieur n’est pas juste… Madame est une femme très aimable.

Il sursauta :

— Très aimable ?… Elle ?… Ah, grand Dieu !… Mais vous ne savez donc pas ce qu’elle a fait ?… Elle a gâché ma vie… Je ne suis plus un homme… je ne suis plus rien… On se fout de moi, partout dans le pays… Et c’est à cause de ma femme… Ma femme ?… c’est… c’est… une vache… oui, Célestine… une vache… une vache… une vache !…

Je lui fis de la morale… je lui parlai doucement, vantant hypocritement l’énergie, l’ordre, toutes les vertus domestiques de Madame… À chacune de mes phrases, il s’exaspérait davantage…

— Non, non !… Une vache… une vache !…

Pourtant, je parvins à le calmer un peu. Pauvre Monsieur !… Je jouais de lui avec une aisance merveilleuse… D’un simple regard, je le faisais passer de la colère à l’attendrissement. Alors il bégayait :

— Oh ! vous êtes si douce, vous… vous êtes si gentille !… Vous devez être si bonne !… Tandis que cette vache…

— Allons, Monsieur… allons !…

Il reprenait :

— Vous êtes si douce !… Et cependant… quoi ?… vous n’êtes qu’une femme de chambre…

Un moment, il se rapprocha de moi, et très bas :

— Si vous vouliez, Célestine ?…

— Si je voulais… quoi ?…

— Si vous vouliez… vous savez bien… enfin… vous savez bien ?…

— Monsieur voudrait peut-être que je trompe Madame avec Monsieur ? Que je fasse avec Monsieur des cochonneries ?…

Il se méprit à l’expression de mon visage… et les yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées, les lèvres humides et baveuses, il répondit d’une voix sourde :

— Oui là !… Eh bien, oui, là !…

— Monsieur n’y pense pas ?

— Je ne pense qu’à ça, Célestine…

Il était très rouge, congestionné :

— Ah ! Monsieur va encore recommencer…

Il essaya de me saisir les mains, de m’attirer à lui…

— Eh bien, oui, là… bredouilla-t-il… je vais recommencer… Je… vais… recommencer… parce que… parce que… je suis fou de vous… de toi… Célestine… parce que je ne pense qu’à ça… que je ne dors plus… que je me sens… tout malade… Et ne craignez rien de moi… N’aie pas peur de moi… Je ne suis pas une brute, moi… je… je… ne vous ferai pas d’enfant… Diable non !… Ça… je le jure !… Je… je… nous… nous…

— Un mot de plus, Monsieur, et, cette fois, je dis tout à Madame… Et si quelqu’un vous voyait, en cet état, dans le jardin ?

Il s’arrêta net… Navré, honteux, tout bête, il ne savait plus que faire de ses mains, de ses yeux, de toute sa personne… Et il regardait, sans les voir, le sol à ses pieds, le vieux poirier, le jardin… Vaincu enfin, il dénoua, au haut du tuteur, les brins de raphia, se pencha à nouveau sur les dahlias écroulés… et triste, infiniment, et suppliant, il gémit :

— Tout à l’heure, Célestine… je vous ai dit… je vous ai dit cela… comme je vous aurais dit autre chose… comme je vous aurais dit… n’importe quoi… Je suis une vieille bête… Il ne faut pas m’en vouloir… il ne faut pas surtout en parler à Madame… C’est vrai, pourtant, si quelqu’un nous avait vus, dans le jardin ?…

Je me sauvai pour ne pas rire.

Oui, j’avais envie de rire… Et, cependant, une émotion chantait dans mon cœur… quelque chose — comment exprimer cela ? — de maternel… Bien sûr que Monsieur ne me plairait pas pour coucher avec… Mais, un de plus ou de moins, au fond qu’est-ce que cela ferait ?… Je pourrais lui donner du bonheur au pauvre gros père qui en est si privé, et j’en aurais de la joie aussi, car, en amour, donner du bonheur aux autres, c’est peut-être meilleur que d’en recevoir, des autres… Même lorsque notre chair reste insensible à ses caresses, quelle sensation délicieuse et pure de voir un pauvre bougre dont les yeux se tournent, et qui se pâme dans nos bras ?… Et puis, ce serait rigolo… à cause de Madame… Nous verrons, plus tard.

Monsieur n’est pas sorti de toute la journée… Il a relevé ses dahlias et, l’après-midi, il n’a pas quitté le bûcher où, pendant plus de quatre heures, il a cassé du bois, avec acharnement… De la lingerie, j’écoutais avec une sorte de fierté les coups de maillet, sur les coins de fer…

 

Hier, Monsieur et Madame ont passé toute l’après-midi à Louviers… Monsieur avait rendez-vous avec son avoué, Madame avec sa couturière… Sa couturière !…

J’ai profité de ce moment de répit pour rendre visite à Rose, que je n’avais pas revue depuis ce fameux dimanche… Je n’étais pas fâchée non plus de connaître le capitaine Mauger…

Un vrai type de loufoque, celui-là, et comme on en voit peu, je vous assure… Figurez-vous une tête de carpe, avec des moustaches et une longue barbiche grises… Très sec, très nerveux, très agité, il ne tient pas en place, travaille toujours, soit au jardin, soit dans une petite pièce où il fait de la menuiserie, en chantant des airs militaires, en imitant la trompette du régiment…

Le jardin est fort joli, un vieux jardin divisé en planches carrées, où sont cultivées les fleurs d’autrefois, de très vieilles fleurs qu’on ne rencontre plus que dans de très vieilles campagnes et chez de très vieux curés…

Quand je suis arrivée, Rose, confortablement assise à l’ombre d’un acacia, devant une table rustique sur laquelle était posée sa corbeille à ouvrage, reprisait des bas, et le capitaine accroupi sur une pelouse, le chef coiffé d’un ancien bonnet de police, bouchait les fuites d’un tuyau d’arrosage qui s’était crevé la veille…

On m’accueillit avec empressement… et Rose ordonna au petit domestique, qui sarclait une planche de reines-marguerites, d’aller chercher la bouteille de noyau et des verres.

Les premières politesses échangées :

— Eh bien, me demanda le capitaine… il n’est donc pas encore claqué, votre Lanlaire ?… Ah ! vous pouvez vous vanter de servir chez une fameuse crapule… Je vous plains bien, allez, ma chère demoiselle.

Il m’expliqua que jadis Monsieur et lui vivaient en bons voisins, en inséparables amis… Une discussion à propos de Rose les avait brouillés à mort… Monsieur reprochait au capitaine de ne pas tenir son rang avec sa servante, de l’admettre à sa table…

Interrompant son récit, le capitaine força en quelque sorte mon témoignage.

— À ma table !… Et si je veux l’admettre dans mon lit ?… Voyons… est-ce que je n’en ai pas le droit ?… Est-ce que cela le regarde ?…

— Bien sûr que non, monsieur le capitaine…

Rose, d’une voix pudique, soupira :

— Un homme tout seul, n’est-ce pas ?… c’est bien naturel.

Depuis cette discussion fameuse qui avait failli se terminer en coups de poing, les deux anciens amis passaient leur temps à se faire des procès et des niches… Ils se haïssaient sauvagement.

— Moi… déclara le capitaine… toutes les pierres de mon jardin, je les lance par-dessus la haie, dans celui de Lanlaire… Tant pis si elles tombent sur ses cloches et sur ses châssis… ou plutôt, tant mieux… Ah ! le cochon !… Du reste, vous allez voir…

Ayant aperçu une pierre dans l’allée, il se précipita pour la ramasser, atteignit la haie avec des prudences, des rampements de trappeur, et il lança la pierre dans notre jardin de toute ses forces. On entendit un bruit de verre cassé. Triomphant, il revint ensuite vers nous, et secoué, étouffé, tordu par le rire, il chantonna :

— Encore un carreau d’cassé… v’là le vitrier qui passe…

Rose le couvait d’un regard maternel. Elle me dit, avec admiration :

— Est-il drôle !… est-il enfant !… Comme il est jeune pour son âge !…

Après que nous eûmes siroté un petit verre de noyau, le capitaine Mauger voulut me faire les honneurs du jardin… Rose s’excusa de ne pouvoir nous accompagner, à cause de son asthme, et nous recommanda de ne pas nous attarder trop longtemps…

— D’ailleurs, fit-elle, en plaisantant… je vous surveille…

Le capitaine m’emmena à travers des allées, des carrés bordés de buis, des plates-bandes remplies de fleurs. Il me nommait les plus belles, remarquant chaque fois qu’il n’y en avait pas de pareilles, chez ce cochon de Lanlaire… Tout à coup, il cueillit une petite fleur orangée, bizarre et charmante, en fit tourner la tige doucement dans ses doigts, et il me demanda :

— En avez-vous mangé ?…

Je fus tellement surprise par cette question saugrenue, que je restai bouche close. Le capitaine affirma :

— Moi, j’en ai mangé… C’est parfait de goût… J’ai mangé de toutes les fleurs qui sont ici… Il y en a de bonnes… il y en a de moins bonnes… il y en a qui ne valent pas grand’chose… D’abord, moi, je mange de tout…

Il cligna de l’œil, claqua de la langue, se tapa sur le ventre, et répéta d’une voix plus forte, où dominait l’accent d’un défi :

— Je mange de tout, moi !…

La façon dont le capitaine venait de proclamer cette étrange profession de foi me révéla que sa grande vanité, dans la vie, était de manger de tout… Je m’amusai à flatter sa manie…

— Et vous avez raison, monsieur le capitaine.

— Pour sûr… répondit-il, non sans orgueil… Et ce n’est pas seulement des plantes que je mange… c’est des bêtes aussi… des bêtes que personne n’a mangées… des bêtes qu’on ne connaît pas… Moi, je mange de tout…

Nous continuâmes notre promenade autour des planches fleuries, dans les allées étroites où se balançaient de jolies corolles, bleues, jaunes, rouges… Et, en regardant les fleurs, il me semblait que le capitaine avait au ventre de petits sursauts de joie… Sa langue passait sur ses lèvres gercées, avec un bruit menu et mouillé…

Il me dit encore :

— Et je vais vous avouer… Il n’y a pas d’insectes, pas d’oiseaux, pas de vers de terre que je n’aie mangés. J’ai mangé des putois et des couleuvres, des rats et des grillons, des chenilles… J’ai mangé de tout… On connaît ça dans le pays, allez !… Quand on trouve une bête, morte ou vivante, une bête que personne ne sait ce que c’est, on se dit : « Faut l’apporter au capitaine Mauger. »… On me l’apporte… et je la mange… L’hiver surtout, par les grands froids, il passe des oiseaux inconnus… qui viennent d’Amérique… de plus loin, peut-être… On me les apporte… et je les mange… Je parie qu’il n’y a pas, dans le monde, un homme qui ait mangé autant de choses que moi… Je mange de tout…

La promenade terminée, nous revînmes nous asseoir sous l’acacia. Et je me disposais à prendre congé, quand le capitaine s’écria :

— Ah !… il faut que je vous montre quelque chose de curieux et que vous n’avez, bien sûr, jamais vu…

Et il appela d’une voix retentissante :

— Kléber !… Kléber !…

Entre deux appels, il m’expliqua :

— Kléber… c’est mon furet… Un phénomène…

Et il appela encore :

— Kléber !… Kléber !…

Alors, sur une branche, au-dessus de nous, entre des feuilles vertes et dorées, apparurent un museau rose et deux petits yeux noirs, très vifs, joliment éveillés.

— Ah !… je savais bien qu’il n’était pas loin… Allons, viens ici, Kléber !… Psstt !…

L’animal rampa sur la branche, s’aventura sur le tronc, descendit avec prudence, en enfonçant ses griffes dans l’écorce. Son corps, tout en fourrure blanche, marqué de taches fauves, avait des mouvements souples, des ondulations gracieuses de serpent… Il toucha terre, et, en deux bonds, il fut sur les genoux du capitaine qui se mit à le caresser, tout joyeux.

— Ah !… le bon Kléber !… Ah !… le charmant petit Kléber !…

Il se tourna vers moi :

— Avez-vous jamais vu un furet aussi bien apprivoisé ?… Il me suit dans le jardin, partout, comme un petit chien… Je n’ai qu’à l’appeler… et il est là, tout de suite, la queue frétillante, la tête levée… Il mange avec nous… couche avec nous… C’est une petite bête que j’aime, ma foi, autant qu’une personne…. Tenez, mademoiselle Célestine, j’en ai refusé trois cents francs… Je ne le donnerais pas pour mille francs… pour deux mille francs… Ici, Kléber…

L’animal leva la tête vers son maître ; puis, il grimpa sur lui, escalada ses épaules et, après mille caresses et mille gentillesses, se roula autour du cou du capitaine, comme un foulard… Rose ne disait rien… Elle semblait agacée.

Alors, une idée infernale me traversa le cerveau.

— Je parie, dis-je tout à coup…, je parie, monsieur le capitaine, que vous ne mangez pas votre furet ?…

Le capitaine me regarda avec un étonnement profond, puis avec une tristesse infinie… Ses yeux devinrent tout ronds, ses lèvres tremblèrent.

— Kléber ?… balbutia-t-il… manger Kléber ?…

Évidemment, cette question ne s’était jamais posée devant lui, qui avait mangé de tout… C’était comme un monde nouveau, étrangement comestible, qui se révélait à lui…

— Je parie, répétai-je férocement, que vous ne mangez pas votre furet ?…

Effaré, angoissé, mû par une mystérieuse et invincible secousse, le vieux capitaine s’était levé de son banc… Une agitation extraordinaire était en lui…

— Répétez voir un peu !… bégaya-t-il.

Pour la troisième fois, violemment, en détachant chaque mot, je dis :

— Je parie que vous ne mangez pas votre furet ?…

— Je ne mange pas mon furet ?… Qu’est-ce que vous dites ?… Vous dites que je ne le mange pas ?… Oui, vous dites cela ?… Eh bien, vous allez voir… Moi, je mange de tout…

Il empoigna le furet. Comme on rompt un pain, d’un coup sec il cassa les reins de la petite bête, et la jeta, morte sans une secousse, sans un spasme, sur le sable de l’allée, en criant à Rose :

— Tu m’en feras une gibelotte, ce soir !…

Et il courut, avec des gesticulations folles, s’enfermer dans sa maison…

Je connus là quelques minutes d’une véritable, indicible horreur. Toute étourdie encore par l’action abominable que je venais de commettre, je me levai pour partir. J’étais très pâle… Rose m’accompagna… Elle souriait :

— Je ne suis pas fâchée de ce qui vient d’arriver, me confia-t-elle… Il aimait trop son furet… Moi, je ne veux pas qu’il aime quelque chose… Je trouve déjà qu’il aime trop ses fleurs…

Elle ajouta, après un court silence :

— Par exemple, il ne vous pardonnera jamais ça… C’est un homme qu’il ne faut pas défier… Dame… un ancien militaire !…

Puis, quelques pas plus loin :

— Faites attention, ma petite… On commence à jaser sur vous dans le pays. Il paraît qu’on vous a vue, l’autre jour, dans le jardin, avec M. Lanlaire… C’est bien imprudent, croyez-moi… Il vous enguirlandera, si ce n’est déjà fait… Enfin, faites attention. Avec cet homme-là, rappelez-vous… Du premier coup… pan !… un enfant…

Et comme elle refermait sur moi la barrière :

— Allons… au revoir !… Il faut, maintenant, que j’aille faire ma gibelotte…

Toute la journée, j’ai revu le cadavre du pauvre petit furet, là-bas, sur le sable de l’allée…

 

Ce soir, au dîner, en servant le dessert, Madame m’a dit très sévèrement :

— Si vous aimez les pruneaux, vous n’avez qu’à m’en demander… je verrai si je dois vous en donner… mais je vous défends d’en prendre…

J’ai répondu :

— Je ne suis pas une voleuse, Madame, et je n’aime pas les pruneaux…

Madame a insisté :

— Je vous dis que vous avez pris des pruneaux…

J’ai répliqué :

— Si Madame me croit une voleuse, Madame n’a que me donner mon compte.

Madame m’a arraché des mains l’assiette de pruneaux.

— Monsieur en a mangé cinq ce matin… il y en avait trente-deux… il n’y en a plus que vingt-cinq… vous en avez donc dérobé deux… Que cela ne vous arrive plus !…

C’était vrai… J’en avais mangé deux… Elle les avait comptés !…

Non !… De ma vie !…

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre I

Aujourd’hui, 14 septembre, à trois heures de l’après-midi, par un temps doux, gris et pluvieux, je suis entrée dans ma nouvelle place. C’est la douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle pas des places que j’ai faites durant les années précédentes.

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre II

Je n’ai pas encore écrit une seule fois le nom de mes maîtres. Ils s’appellent d’un nom ridicule et comique : Lanlaire… Monsieur et madame Lanlaire… Monsieur et madame va-t’faire Lanlaire !…

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre III

Ce matin, dimanche, je suis allée à la messe. J’ai déjà déclaré que, sans être dévote, j’avais tout de même de la religion…On aura beau dire et beau faire, la religion c’est toujours la religion.

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre IV

Depuis une semaine, je ne puis plus écrire une seule ligne de mon journal… Quand vient le soir, je suis éreintée, fourbue, à cran… Je ne pense plus qu’à me coucher et dormir… Dormir !… Si je pouvais toujours dormir !…

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre V

Ma mère est morte. J’en ai reçu la nouvelle, ce matin, par une lettre du pays. Quoique je n’aie jamais eu d’elle que des coups, cela m’a fait de la peine, et j’ai pleuré, pleuré, pleuré… En me voyant pleurer, Madame m’a dit :

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre VI

Monsieur était devant moi, de face, la peau toute mouillée, grelottante, et l’éponge, en ses mains, coulait comme une fontaine… Ah !… sa tête, ses yeux, son immobilité !

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre VII

Décidément, voici l’automne. Des gelées, qu’on n’attendait pas si tôt, ont roussi les dernières fleurs du jardin. Les dahlias, les pauvres dahlias, témoins de la timidité amoureuse de Monsieur sont brûlés

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre VIII

Enfin, j’ai reçu une lettre de monsieur Jean. Elle est bien sèche, cette lettre. On dirait à la lire qu’il ne s’est jamais rien passé d’intime entre nous. Pas un mot d’amitié, pas une tendresse, pas un souvenir !

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre IX

Un qui m’intrigue, c’est Joseph. Il a des allures vraiment mystérieuses et j’ignore ce qui se passe au fond de cette âme silencieuse et forcenée. Mais sûrement, il s’y passe quelque chose d’extraordinaire.

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre X

Rien ne me fait plaisir comme de retrouver dans les journaux le nom d’une personne chez qui j’ai servi. Ce plaisir, je l’ai éprouvé, ce matin, plus vif que jamais, en apprenant par

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre XI

Maintenant, il n’est plus question de la petite Claire. Ainsi qu’on l’avait prévu, l’affaire est abandonnée. La forêt de Raillon et Joseph garderont donc leur secret, éternellement. De celle qui fut une pauvre petite créature humaine, il ne sera pas plus parlé désormais que du cadavre d’un merle, mort, sous le fourré,

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre XII

J’ai dit que je parlerais de M. Xavier. Le souvenir de ce gamin me poursuit, me trotte par la tête, souvent. Parmi tant de figures, la sienne est une de celles qui me reviennent le plus à l’esprit. J’en ai parfois des regrets et parfois des colères.

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre XIII

Et je me revois à Neuilly, chez les sœurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, espèce de maison de refuge, en même temps que bureau de placement, pour les bonnes. C’est un bel établissement — matiche — à façade blanche, au fond d’un grand jardin. Dans le jardin orné

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre XIV

Rose est morte. Décidément le malheur est sur la maison du capitaine. Pauvre capitaine !… Son furet mort… Bourbaki mort… et voilà le tour de Rose !… Malade depuis quelques jours, elle a été emportée avant-hier soir par une soudaine attaque de congestion pulmonaire…

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre XV

Joseph, ainsi qu’il était convenu, est parti hier matin pour Cherbourg. Quand je suis descendue, il n’est déjà plus là. Marianne, mal réveillée, les yeux bouffis, la gorge graillonnante, tire de l’eau à la pompe. Il y a encore, sur la table de la cuisine, l’assiette où Joseph vient de manger sa soupe, et le pichet de c

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre XVI

Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas trop étonnée de son silence, mais j’en souffre un peu. Certes, Joseph n’ignore point qu’avant de nous être distribuées les lettres passent par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s’exposer et m’exposer à ce qu’elles soient lues ou seulement que

Le Journal d’une femme de chambre - Chapitre XVII

Nous sommes mariés ; les affaires vont bien ; le métier me plaît ; je suis heureuse. Née de la mer, je suis revenue à la mer. Elle ne me manquait pas, mais cela me fait plaisir tout de même de la retrouver.
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