Albanie: Lazarat, le royaume du cannabis

Un homme de 19 ans prépare des branches de cannabis à Gjirokastra, dans le sud de l'Albanie, le 2 novembre 2013 afp.com - Gent Shkullaku

Chaque matin de bonne heure, des milliers de femmes, d'hommes et d'enfants affluent à Lazarat, dans le sud de l'Albanie, pour travailler comme saisonniers chez des villageois qui cultivent en toute impunité le cannabis sur des dizaines d'hectares.

Certains arrivent par familles entières, en provenance de régions pauvres d'Albanie, dans cette bourgade de 2.200 habitants, à 240 km au sud de Tirana.

Ils s'attroupent à l’entrée du village dans l'espoir d'être recrutés par les propriétaires des cultures de chanvre.

Une route goudronnée monte en lacets vers le village, facile à repérer par la fumée blanche qui se dégage des tiges de cannabis dont on ne se sert plus et qu'on fait brûler en bord de route.

Pour être recruté, pas besoin de pièce d'identité, ni même de donner son nom.

De hauts murs entourent les plantations de cannabis du village de Lazarat, dans le sud de l'Albanie, le 3 novembre 2013 afp.com - Gent Shkullaku"Que chacun s’occupe de soi! La loi du silence est de mise", lance Genc, un jeune contremaître.

Selon un rapport officiel de la police italienne, ce village produit 900 tonnes de cannabis par an d'une valeur estimée à la revente à environ 4,5 milliards d'euros, soit près du tiers du Produit intérieur brut (PIB) du pays.

La culture de cannabis est la principale source de revenus des habitants de Lazarat qui sont prêts à tout pour la défendre. Des tirs de kalachnikov résonnent chaque nuit.

Une jeune femme dans un immeuble abandonné de Gjirokastra, en Albanie, servant d'abri aux ouvriers travaillant dans l'industrie du cannabis afp.com - Gent ShkullakuPas l'ombre d'un policier. D'ailleurs, jamais la police n'a mené d'action musclée contre ce village.

"Les éléments criminels utilisent leurs femmes et leurs enfants comme boucliers chaque fois que la police tente d'intervenir. Pour éviter de faire des victimes innocentes, la police préfère se retirer", fait valoir l'analyste Aleksandër Cipa.

Dans la grande cour d’une ferme qui surplombe le village, entourée des murs barbelés de trois mètres de haut, une trentaine de personnes travaillent en silence.

Elles prennent des plantes séchées stockées dans des sacs en plastique et épluchent dans le silence les bourgeons.

"Un kilo de bourgeons manucurés est payé environ dix euros. On peut aussi être payé à la journée soit dix-sept euros", chuchote Lume, une femme d'une soixantaine d'années.

Une fillette brune de trois ans, Ola, joue avec des feuilles de cannabis, près de sa mère, Drita.

"Maman, maman, regarde le petit sac. Il est rempli", lance Ola contente de pouvoir aider sa mère.

A l'issue d'une journée de travail, entassés dans des fourgons, les saisonniers quittent Lazarat. Nombreux se plaignent de maux de tête, de maux à la gorge et de douleurs aux mains et aux pieds.

Deux kilos de cannabis, le prix d'une tonne de blé

Ces dernières semaines, au moins 700 personnes travaillant dans ces champs se sont présentées à l'hôpital de Gjirokastra, à cinq km de Lazarat, toutes présentant les mêmes symptômes. "Des vomissements, des maux de ventre ou des problèmes cardiovasculaires causés par leur travail dans les champs voire lors du séchage ou l'affinage du cannabis", explique le médecin Hysni Lluka.

Pour faire des économies, nombre de travailleurs se logent dans des immeubles abandonnés à la périphérie de Gjirokastra.

Une petite cuisinière à gaz portable et un vieux fauteuil sont le seul décor de la pièce où Drita s'est installée avec sa fille, dans un vieux bâtiment aux portes et vitres cassées, où campe une trentaine d'autres personnes.

Arrivés par centaines, des Roms ont dressé des tentes à proximité du village où ils vivent dans des conditions de misère.

"Le calcul est simple: deux kilos de cannabis valent le prix d'une tonne de blé", dit Arben, 40 ans, un des producteurs de cannabis de Lazarat.

"On vend le kilo de cannabis 220 à 250 euros, tandis qu'en Europe le prix peut aller jusqu'à 2.000 euros", indique-t-il.

Arben assure que les villageois s’occupent uniquement de la production et laissent se charger du trafic les "+gros boss+, qui contrôlent les marchés".

Selon les rapports des polices internationales, la drogue produite en Albanie est acheminée notamment vers la Grèce et l'Italie. En 2012, la police albanaise n'a saisi que dix tonnes de cannabis.

Pour la police albanaise, intervenir à Lazarat pour stopper ce phénomène relève pour l'instant d'une mission impossible.

"Lazarat est un problème complexe et la situation critique oblige la collaboration de toutes les institutions, de nos partenaires internationaux et pas seulement de la police albanaise", a déclaré le chef de la police albanaise, Artan Didi, après avoir pris ses fonctions en octobre.

© 2013 AFP

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