Être jeune au Kosovo

Être jeune au Kosovo

Le regard noir d'Albin Kurti est fiévreux. D'une bronchite certes, mais surtout de colère et de passion. "Deux millions de Kosovars vivent ici comme en résidence surveillée, lâche, ironique, ce jeune Albanais du Kosovo. Mais je suis le seul à le savoir." Et le seul, àce jour, à subir judiciairement un régime de privation de liberté.
Quatre étages plus bas, dans le hall de l'immeuble, deux policiers albanais du Kosovo montent la garde. Depuis sa sortie de prison,en juillet, Albin Kurti est cantonné aux 60 m2 de son appartement, dans le quartier Dardania, à Pristina. Cet indépendantiste radical et idéaliste de 32 ans sue rarement sur ses appareils de gymnastique. Il préfère se plonger dans les rayonnages de sa bibliothèque où, à côté des oeuvres d'Albert Camus et de Jean-Paul Sartre, figure Long Walk to Freedom, le livre dans lequel Nelson Mandela relate sa longue lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud. "Un trop long chemin", soupire Albin Kurti en référence, cette fois-ci, à son "pays" qui n'en est pas encore un. MARTYR OU MARGINAL ? Le Kosovo est régi par une administration internationale, la Mission internationale des Nations unies au Kosovo (Minuk), depuis la fin de la guerre avec la Serbie, en juin 1999. La perspective de l'indépendance n'a jamais paru aussi proche pour les Albanais de cette province officiellement serbe. Albin Kurti s'y emploie et s'impatiente. La justice a voulu transformer son appartement en prison ? Il en a fait son bureau. "Mon dossier judiciaire est une miniature de ce que la Minuk fait au Kosovo depuis 1999 : attendez encore six mois, encore deux mois, encore un an… avant l'indépendance, dit-il. Ils ont suspendu notre histoire et m'ont mis en résidence surveillée." Le 14 novembre, les juges ont allégé son régime : il peut maintenant sortir durant la journée. Juste avant, ils avaient prolongé de deux mois, jusqu'en janvier, sa privation de liberté. "On fait de lui un martyr alors qu'il est marginal et que son audience chutait", critique un haut fonctionnaire étranger. La justice lui reproche d'avoir organisé une manifestation qui a mal tourné le 10 février.Ce jour-là, le mouvement d'Albin Kurti, Vetëvendosje ("autodétermination" en albanais), réunit quelques milliers de manifestants à Pristina. Des lycéens et des étudiants, surtout, qui demandent l'indépendance immédiate, le départ des "néocolonisateurs" de la Minuk et des 15 000 soldats de l'OTAN stationnés dans la province. Deux militants tombent sous les balles en caoutchouc tirées à bout portant par des policiers roumains. Ceux-ci "quitteront ensuite tranquillement le Kosovo pour être promus dans leur pays", dénonce Albin Kurti. Lui est arrêté et placé pour cinq mois en détention. Retour à la case prison. "LES OTAGES DE MILOSEVIC" Le jeune homme a déjà payé lourdement son engagement en faveur de l'indépendance du Kosovo, comme tant d'autres avant lui. Le 27 avril 1999, il est arrêté près de chez lui à Pristina, la capitale de la province, par la police serbe. Depuis un peu plus d'un mois, les avions de l'OTAN bombardent le Kosovo, le reste de la Serbie et le Monténégro. L'Alliance veut faire plier le régime de Slobodan Milosevic qui, depuis l'été 1998, écrase dans le sang un mouvement indépendantiste qui a rompu avec la lutte pacifiste pour prendre les armes contre Belgrade. Albin Kurti, jeune leader étudiant à l'époque coiffé de dreadlocks, est aussi membre de l'aile politique de l'Armée de libération du Kosovo(UCK). Il est condamné en mars 2000 à quinze ans de prison par un tribunal serbe. Il symbolise les quelque 2 000 Kosovars albanais détenus en Serbie, "les otages de Milosevic", comme on dit à Pristina. Il ne sera libéré que le 7 décembre 2001, grâce aux pressions internationales sur le gouvernement démocrate serbe au pouvoir à Belgrade depuis la chute de Milosevic. De retour au Kosovo, Albin Kurti enfourche à nouveau son cheval de bataille. De facto, la Serbie ne contrôle plus rien dans la province depuis juin 1999. Mais, dorénavant, c'est une administration cosmopolite de l'ONU et des soldats de la KFOR, la force de l'OTAN, qui ont pris les choses en main. La Minuk devient donc la nouvelle cible pour tous les impatients qui rappellent qu'après la guerre, les Etats-Unis ont promis aux Kosovars une indépendance rapide. Les tags de Vetëvendosje fleurissent sur les murs de Pristina, l'administration internationale est tournée en dérision."C'était à la mode", se rappelle Njomza Llullaku, 22 ans, diplômée en psychologie. "MÊME SANS ILLUSIONS" "Vetëvendosje est un mouvement trop radical et il n'est pas raisonnable qu'Albin entraîne des lycéens sur cette voie", juge Bardhi Bakija, 22 ans également. Lui ne prône pas la révolution,commeTeuta, une étudiante de 19 ans, membre de Vetëvendosje. Il milite dans l'association Nisma Ime (mon départ), qui a appelé les jeunes à voter, "même sans illusions", aux élections législatives et municipales du samedi 17 novembre."Le constat tiré par Vetëvendosje est juste", concède toutefois Bardhi Bakija. Le mouvement surfe sur le malaise de la jeune génération – 50 % de la population (entre 1,2 et2 millions d'habitants selon les estimations) a moins de 25 ans. Un malaise palpable, au vu des ravages de la toxicomanie. "Nous sommes un peu perdus, à la recherche de notre identité et de notre place dans la société. Nous n'avons pas fait la guerre et n'avons pas le recul nécessaire pour juger l'histoire de ces dernières années, explique Njomza, la jeune diplômée en psychologie. Je me sens libre, parce que j'ai décidé de l'être. Mais, à la fin de la journée, on ressent comme un grand vide creusé par une absence de projet. Le rêve de beaucoup de jeunes est de travailler dans une banque pour la sécurité de l'emploi." AU RYTHME DE LA SONO MONDIALE En attendant, la jeunesse de Pristina écluse des litres de café dans l'atmosphère enfumée des innombrables bistrots de la ville, au rythme de la sono mondiale et des pétarades des générateurs – entre deux coupures d'électricité, il faut pallier les défaillances d'une centrale thermique au charbon qui empoisonne l'atmosphère. C'est une jeunesse tiraillée entre une histoire qui s'écrit, et pousse donc à rester, et de multiples contraintes, qui incitent au départ. Une jeunesse "lookée" comme à Londres, Amsterdam ou Munich, où tant de grands frères ou cousins, ex-Yougoslaves aujourd'hui quadragénaires, ont fait leurs classes dans les années 1980 et 1990. Ferdi Limani aimerait pouvoir en faire autant. Ce talentueux photographe de 25 ans se sent à l'étroit dans un Kosovo grand comme deux départements français."C'est mon pays, mon histoire, mais j'en ai marre de tourner en rond, de faire les mêmes photos depuis neuf ans", explique- t-il. Pourquoi ne pas partir, alors ? La réponse tient en trois mots : "Unmik TravelDocument". Le"document de voyage de la Minuk" a la forme d'un passeport, la couleur bleue d'un passeport de l'ONU, mais ce n'est pas un passeport. ERSATZ DE PASSEPORT Ferdi vient une nouvelle fois de mesurer la différence qui sépare un citoyen de n'importe quel pays d'un "résident du Kosovo". Officiellement, selon les termes de la résolution 1244 des Nations unies, le Kosovo est toujours une province de Serbie, disposant d'une "autonomie substantielle". Ce n'est pas un pays souverain. Si passeport il y a, il est donc serbe. "Jamais de la vie, lâche Ferdi Limani, le mien a expiré en 2002, et maintenant la Serbie, c'est fini. Tant pis si c'est plus compliqué pour bouger, mais aucun Albanais ne signera un papier où il se déclare citoyen de Serbie." Comme elle l'a fait pour les plaques minéralogiques ou le réseau de téléphonie mobile, dont le préfixe est celui de Monaco, la Minuk a fabriqué un ersatz de passeport."C'est utile pour aller en Macédoine et en Albanie, mais beaucoup plus compliqué pour les autres destinations, voire impossible", souligne Ferdi Limani. "PEUR QU'ON S'INSTALLE CHEZ EUX" Le photographe n'ira donc pas au vernissage de son exposition sur les personnes disparues pendant la guerre (1998-1999), à Bratislava : la Slovaquie appartient aux quelques pays européens qui s'opposent à l'indépendance du Kosovo. Elle ne reconnaît pas le document de voyage de l'ONU, alors que les négociations serbo-albanaises destinées à définir le futur statut du Kosovo, sous les auspices de la communauté internationale, sont dans l'impasse depuis des mois. Et, lorsque ce n'est pas la politique qui empêche de voyager, les obstacles sontdumêmeacabit que ceux opposés à tant de demandeurs de visas originaires de pays en développement. "Ils ont peur qu'on s'installe chez eux pour y travailler", explique Ferdi Limani, privé quatre ans de suite de participation au festival de photo de Perpignan, Visas pour l'image, où il était invité. Le jeune homme ronge donc son frein. Avec parfois le sentiment d'être renvoyé comme une boule de flipper dans un environnement où les "anciens" et leurs proches confisquent les postes à responsabilités et les emplois–" anciens jeunes "combattants de l'UCK, "anciens vieux" militants de la Ligue démocratique du Kosovo au temps d'Ibrahim Rugova, le héraut de la résistance pacifique des années 1980 et 1990 mort en 2006. Et aux "anciens" s'ajoutent, quand ce ne sont pas les mêmes, les nouveaux mafieux. "Il n'y pas de concurrence dans cette société albanaise conservatrice et corrompue", lâche Ferdi Limani. Et, à l'entendre, ce n'est pas l'indépendance – si elle intervient prochainement – qui changera le cours des choses. "Il faut attendre qu'ils quittent la scène", dit-il. Mais ce n'est pas une raison pour retarder "le jour de la libération". Là-dessus, tout le monde s'accorde : le plus tôt sera le mieux. {Envoyé spécial au Kosovo} Christophe Châtelot

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